| Barricades, pavés et courses-poursuites : les photographies de Mai 68 sont autant héritières de l'iconographie révolutionnaire que révélatrices d'un photojournalisme inventif. En témoigne l'exposition à croissance illimitée organisée alors par le groupe des "30 x 40", qui voyait un Cartier-Bresson s'ajouter à un Boubat ou à un Martine Franck. Cet ensemble de plus de 150 images rejoint aujourd'hui les collections de la Société française de photographie. - MAI 1968. La légende raconte que rien ne laissait présager ce qui allait se passer. "La France s'ennuie...", pouvait-on même lire quelque temps plus tôt, dans une chronique du Monde restée célèbre (15 mars 1968). La France, du moins dans un premier temps sa capitale, semble alors trouver un palliatif à cet ennui. Voilà que sa jeunesse, dans un contexte qui occupe encore beaucoup d'analystes, descend dans la rue et entend déclencher rien moins qu'une révolution.
- Pendant ce temps, les photographes du groupement des "30 x 40", en plein coeur du quartier Latin, vaquent tranquillement à leurs occupations. Mais difficile de ne pas remarquer la clameur qui gagne les rues, difficile de ne pas vouloir interagir avec l'actualité. Roger Doloy, le premier, lance l'idée : monter une exposition en connexion directe avec ce qui se passe dans les rues, une écriture au jour le jour de l'histoire d'un événement que tout le monde pressent déjà comme historique. Les contacts sont vite établis, très nombreux, et l'exposition prend place au quartier Latin. Cette expérience, celle d'une exposition qui grandit au fur et à mesure que l'on y apporte des photographies, et qui prend acte, en un temps parfois très court &endash; celui du tirage &endash; de l'actualité, est assez originale et intéressante pour attirer un grand nombre de photographes. Et parmi ceux-ci, de grands noms : Bruno Barbey, Édouard Boubat, Henri Cartier-Bresson, Claude Raimond-Dityvon, Martine Franck, William Klein, Guy Le Querrec, Marc Riboud... La liste est longue, et rien que pour le lot d'épreuves dont la Société française de photographie a maintenant la charge, on ne compte pas moins de trente-trois signatures différentes.
- L'exposition dure un bon mois, elle suit le cours des événements. Après la fin juin, elle est présentée à Vienne, puis en Suède. À leur retour, après quelques emprunts par les renseignements généraux &endash; le temps de procéder à certaines identifications &endash; une sélection d'images est conservée par Roger Doloy, le reste est plus ou moins dispersé. Cette sélection trouvera néanmoins l'occasion d'être montrée, en prenant une place active dans la vie de l'association des "30 x 40", notamment dans des manifestations organisées lors des vingtième et trentième anniversaires de Mai 68 : l'objet expérimental de l'exposition "à croissance illimitée" est alors devenu événement commémoratif.
- C'est d'ailleurs selon un identique régime que fonctionnent ces images. Toutes rassemblées par une volonté de témoigner, de faire face à l'événement chez la plupart des photographes y ayant participé, elles forment une véritable mise en Histoire d'un événement populaire à caractère révolutionnaire.
- Rien ne manque en effet dans la mise en place d'un tel discours. On puise allègrement dans un répertoire iconographique dont la constitution et l'existence sont bien antérieures à l'avènement de la photographie: grands rassemblements dans les rues ou au pied des monuments symbolisant le pouvoir en place, plans d'ensemble dans la plus pure tradition du reportage tel qu'il se définit à ses origines, barricades, mouvements de foule, scènes de confrontation, de guérilla urbaine sur fond d'esthétisation et de déformation du quotidien, mise en avant de stéréotypes, de personnages emblématiques, comme par exemple l'image d'un ouvrier au poing levé, symbole par excellence de la lutte prolétarienne... On oscille tour à tour entre temps forts et temps faibles, entre photojournalisme (la contrainte de l'information) et images jouant de tous les codes du métier (frisant parfois l'exercice de style), et "style documentaire", à la mise en forme rigoureuse et au souci de clarté, voulant faire oeuvre de mémoire. Certaines images, encore, se souviennent de l'esthétique humaniste et beaucoup travaillent l'instantané, questionnant ainsi le fameux "instant décisif".
- Loin d'être exhaustif, mais plutôt infime échantillon de toutes les images qui ont pu être prises à Paris ou en proche banlieue, entre mai et juin 1968, cet ensemble se révèle néanmoins passionnant à de nombreux points de vue. Tout d'abord, en ce qui concerne la place qu'il occupe dans l'histoire des "30 x 40", avec cette métamorphose d'un objet expérimental en un objet commémoratif ; puis, bien sûr, pour qui s'intéresse à l'histoire du photojournalisme et à la mise en place d'un discours dans le champ de l'information.
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- Rémy Perthuisot
- Ce don a été effectué sur la décision conjointe de MM. Michel Cabaud et Fabian Da Costa.
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