| |
Expression
minimale. Entretien avec Valérie Belin
Bulletin de la SFP, 7e série-N°17,
novembre 2003.
Née en 1964, Valérie Belin
vit et travaille à Paris. Formée à l’école
des beaux-arts de Bourges, elle a également suivi un cycle de recherche
à la Sorbonne portant sur l’étude de l’art minimal.
Depuis dix ans, son œuvre s’organise autour de séries
consacrées tour à tour à des objets de verre, des
robes de mariée d’Afrique du Nord, des corps de body-builders
ou de mannequins. Frontalité, noir et blanc, grand format : un
véritable protocole règle le traitement impassible de motifs
expressifs. Une exposition à Saint-Sébastien présente
ses travaux.
Votre dernière série
d’images montre des “portraits” de mannequins fort troublants
: ils semblent presque vivants et conservent néanmoins une caractéristique
de vos œuvres : une absence d’affect. Sur quoi repose cette
singulière relation au vivant dans votre œuvre ? S’agit-il
toujours de “spécimens” ?
Il est vrai que la frontalité absolue du
point de vue, la bidimensionnalité radicale, l’absence de
contexte et la précision chirurgicale du rendu de la matière
situent mes photographies de visages aux antipodes des usages intimistes,
documentaires ou psychologiques du portrait. Mes visages ne disent rien
d’une identité subjective, ils sont en effet “spécimens”
dans le sens où ils sont signes d’un état de l’être
qui se manifeste à la surface des corps, à la manière
d’un symptôme… Qu’il s’agisse d’une
photographie de “quelqu’un” ou de “quelque chose”,
l’image évoque toujours un corps entre deux états
contraires. Freud fait appel à cette équivoque quand il
cite comme cas « d’inquiétante étrangeté
par excellence, celui où l’on doute qu’un être
en apparence animé ne soit vivant, et inversement, qu’un
objet sans vie ne soit en quelque sorte animé ». Je perçois
et je photographie les êtres et les choses dans une équivalence.
En ce qui concerne les mannequins, ce qui m’a tout d’abord
attirée, c’est leur aspect hyperréaliste. Moulés
sur de vrais corps, on peut les considérer comme déjà
des photographies (en trois dimensions) de véritables femmes mannequins.
Mes photographies mettent ici encore en exergue cette question de la réalité
et de l’illusion ; il s’agit de photographies de mannequins,
mais de quels mannequins s’agit-il, de femmes ou d’objets
? L’absence d’affect dont vous parlez me semble participer
de cette ambivalence. Elle est aussi la manifestation de la distance que
j’établis volontairement avec mon sujet au moment de la prise
de vue, et qui me permet paradoxalement une forme d’appropriation
de sa propre réalité, comme une osmose.
On est en effet frappé dans votre
œuvre par une permanente dialectique : les “sujets”
– comme les voitures accidentées, les visages, les corps
body-buildés, etc. – sont fortement expressionnistes, mais
le traitement que vous leur réservez semble totalement inhiber
cette charge expressive “attendue”. Le caractère monumental
de votre production repose-t-il sur cette maîtrise imposée
à l’expressionnisme des sujets ?
Si l’on prend, par exemple, les photographies
des voitures accidentées, il y a dans le sujet un caractère
fortement expressionniste. Néanmoins, du fait même de l’accident,
ces voitures sont définitivement figées, un peu comme des
papillons épinglés dans un muséum d’histoire
naturelle. Je ne fais qu’enregistrer cela. Les voitures ainsi sont
équivalentes aux miroirs de Venise dans leur dimension purement
iconographique. C’est le même phénomène lorsque
je photographie des sujets vivants, il existe un aspect expressif dans
la performance des body-builders, mais la photographie impose que les
choses se figent. Les portraits que j’ai réalisés
sont immobiles, ce qui leur confère cette dimension monumentale
dans l’image.
Vous caractérisez ainsi ce que
l’on peut appeler un “retrait expressif”, mais en même
temps, vos images semblent étrangères à l’esthétique
documentaire qui repose, elle aussi, sur une forme de neutralité…
L’attitude du photographe est toujours
une attitude de retrait. Je ne me sens pas si différente d’un
photographe comme Atget dans l’attitude qu’il a vis-à-vis
de son sujet. Il n’y a pas de neutralité dans mon travail,
de même qu’il me semble impossible de réduire les photographies
d’Atget, de Walker Evans ou d’Auguste Sander par exemple,
à une esthétique documentaire qui reposerait sur une forme
de neutralité. Il n’y a pas de neutralité, il n’y
a pas d’objectivité dans la photographie généralement
qualifiée de documentaire. Le “retrait expressif” que
vous évoquez participe de mon intérêt pour une forme
d’abstraction dans la photographie. En décontextualisant
le sujet de son environnement immédiat, je lui donne valeur de
figure, voire d’icône. Ce dont il est question pour moi n’est
pas de représenter et de décrire, mais de transmettre une
forme d’existentialisme des choses. Pour éviter l’anecdote
de la forme et pénétrer ainsi au cœur des choses,
mon travail établit comme une esthétique de la lumière
qui exclut toute adhérence inutile au réel. Ce qui est visiblement
restitué, c’est moins le détail que l’ensemble,
c’est moins la précision que l’impression.
Cette forme d’abstraction
qui est donc liée à un souci de transmettre un état
d’être au monde n’est pas “expressionniste”
même s’elle produit indéniablement une forte “impression”.
Ainsi, ne retrouve-t-on pas dans votre travail un héritage de ce
que le minimalisme a pu opposer à l’expressionnisme abstrait
dans les années 1960 ?
L’art minimal a été pour moi fondateur. Mes
premières recherches se sont attachées à photographier
la lumière en dehors de tout souci iconographique. J’ai ainsi
réalisé des photographies de tubes de néon, qui,
tirées en négatif et en grand format, constituaient la manifestation
d’une pure chimie lumineuse. Le caractère “objectal”
de ces images me ramenait au réductivisme formel d’un Robert
Morris, mais surtout au biomorphisme d’un Tony Smith. J’ai
été absolument marquée par cette alliance entre retenue
formelle et puissance métaphorique chez Smith. Il me semble que
mon travail procède d’une dialectique similaire, la forte
charge expressive du sujet étant comme pétrifiée
par le formalisme de l’image photographique.
Propos recueillis par Michel Poivert
|
|