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La
conscience du myope. Entretien avec Christophe Bourguedieu
Bulletin de la SFP, 7e série-N°13,
avril 2002.
Né en 1961 à Marrakech,
Christophe Bourguedieu se consacre à la photographie en autodidacte,
à la suite d'une formation de juriste et de criminologue. Après
un ouvrage publié en 2000, Le Cartographe, il propose cette année
un second livre intitulé Tavastia, qui prend pour cadre la Finlande,
ainsi qu’une série d'expositions en province et à
Paris.
Lorsque, au début des années
1980, vous commencez de vous intéresser à la photographie,
quel sentiment vous anime face à un milieu qui commence à
se structurer en dehors de l'héritage des photo-clubs et des figures
historiques ?
Ce qui me semble aujourd'hui avoir été
le plus marquant, c'est le profond décalage qui existait alors
entre l'exigence que l'on pouvait trouver dans le cinéma, la musique,
et l'indigence du paysage photographique tel qu’il m’apparaissait
à l’époque. D'un côté, avec les Cahiers
du cinéma et la presse musicale, j’avais accès à
une culture relativement savante, avec ses références et
ses enthousiasmes. De l'autre, la critique n'existait qu'à peine
et les artistes – en dehors des grands noms – restaient mal
visibles. Mais, profondément, le plus frustrant, c'était
de ne pas trouver en photographie ce qui me semblait si présent
dans le cinéma ou le rock : un niveau d'exigence qui frisait l'érudition
même s'il concernait un film ou un disque obscurs. Non que je me
sente lié à une vision puriste de cette culture, mais il
paraissait possible de s'affirmer par son goût d'amateur pour des
formes d’expression dans lesquelles l’énergie n’excluait
pas la culture et où l’intelligence ne se donnait pas nécessairement
à voir. En regard de cela, la photographie m'apparaissait comme
un monde miné par les complexes au regard du "métier"
comme des principes d'une "photographie d'art". Cela a peu à
peu changé avec l’apparition de revues de qualité
et la mise en place d'une culture photographique. Mais le décalage
n'en était pas moins réel au départ. C’est
d’ailleurs ce qui m’a éloigné pour quelques
années de la photographie.
Comment avez-vous eu
l’idée de travailler en Finlande ?
J'ai découvert la Finlande en 1996, à l'occasion
d'une exposition collective. Mais en fait je nourrissais un rêve
à l'égard de ce pays depuis longtemps. En 1987, j’ai
vu Shadows in paradise, de Kaurismäki. Ce film, exotique et curieusement
familier, a contribué à nourrir ce désir. Surtout,
au-delà du récit, des personnages, de l’empathie,
l’une de ses qualités était de manifester une conscience
solide de la "forme pauvre" et en cela, une réelle élégance.
Lors de mon premier séjour, à la fin de l'hiver, j'ai ressenti
la mélancolie pleine d'énergie de ces gens qui avaient aussi
en eux une forme d'excentricité dont ils n'avaient pas conscience,
puisqu'ils étaient persuadés qu'aucun regard étranger
ne se portait sur ce bout du monde.
Lorsqu'on regarde les
images de Tavastia, on observe assez bien une sensibilité pour
des faits ou des personnes qui ne sont ni des situations, ni des récits,
mais plutôt des climats. Cela participe-t-il de cette idée
que la simplicité peut être établie par des relâchements
et des tensions qui deviennent une forme en soi ?
Je parlerais volontiers ici d’un goût pour le trivial,
au sens où Serge Daney opposait certains cinéastes “triviaux”
(Godard, Buñuel…) à quelqu’un comme Greenaway,
très installé dans la maîtrise. Le "trivial",
nommons-le ainsi, ce serait autant une conscience du caractère
inévitablement (ou nécessairement) imparfait du travail
produit, qu’une manière de ne pas jouer au plus malin avec
son sujet. Pour moi qui suis autodidacte, cette idée a longtemps
été la seule façon d’appréhender des
systèmes, des dispositifs qui pouvaient me paraître artificiels
ou complaisants et par rapport auxquels j’éprouvais du mal
à me situer. C'était aussi un moyen de retrouver une vague
candeur alors même que j'en suis désormais dépourvu.
Le trivial comme forme ? Peut-être pas tout à fait. Je le
verrais plutôt comme rejet du "grand sujet", de la posture.
Moins en termes de contenu iconographique donc – le trivial n'a
rien avoir avec le "trash" ou toutes autres négligences
systématisées – qu’en tant que genre mineur
(ce genre mineur étant du reste un fantasme comme un autre). En
ce qui concerne Tavastia, ce livre n'est effectivement ni un récit,
ni une fiction. Il n'est pas non plus documentaire, si ce n’est
par la marge. J'ajoute que je ne continuerai pas longtemps à travailler
dans la veine de Tavastia. Mais cette idée du "trivial"
a été pour moi un instrument d’affirmation utile et
fonctionnel.
Le recours au trivial
comme "outil" a-t-il été un rempart contre les
séductions de l'exotisme que pouvait représenter la Finlande
?
L'espace finlandais, comme dans nombre de pays du nord de l’Europe,
est très rationalisé. On y décèle sans peine
un goût de la fonctionnalité. Il correspondait en partie
à ce que j'aimais dans la photographie américaine ou bien
allemande. Mais il m’a aussi permis de me débarrasser de
ces références, ce pays étant fait d'un goût
pour la culture américaine dans le contexte du pesant voisinage
avec l’URSS, comme si "l’Europe" se définissait
par ce qu’elle n’est pas. Mais, plus précisément,
la Finlande m’a donné l’opportunité de me confronter
à la photographie américaine sans "collaborer"
– par le plagiat – avec ce grand modèle. Alors même
que la photographie en France ne m'offrait guère de repères,
la Finlande m’a rendu les mythes contemporains américains
accessibles sous une forme originale. Étant Français, je
ne trouvais guère de légitimité à travailler
sur ces mythes ; en revanche, leur manifestation vaguement dénaturée,
reconstituée, quasi parodique, me les rendait accessibles.
D'un point de vue esthétique,
Tavastia comprend des images qui, en cherchant à rendre visible
des climats et des états d'âme, recherchent l'imperfection
ou la maladresse comme autant d'indices. Comment se passe le moment d'acceptation
d'images "imparfaites" ? Correspondent-elles à une revendication
?
Il ne faut pas être trop complaisant avec cette idée
d’imperfection. Je dirais plutôt que je suis arrivé,
plus ou moins consciemment, à construire des images dans lesquelles
le sujet apparaît généralement au centre. De fait
– pour des raisons optiques, ou parce qu’il y a peu de lumière
– la profondeur de champ est souvent réduite. Le sujet est
ainsi plus ou moins désigné comme tel, comme dans les cartes
postales. Curieusement, à l’usage, je constate qu’il
laisse ouvert le hors-champ, peut-être parce qu’il y a finalement
peu à voir et qu’on ne se résout pas à l’accepter.
Le paradoxe est que, en obsessionnel, je tends à sur-maîtriser
cette forme en principe simple, tout en étant dans le même
temps conscient de ce qu’une forme un peu boiteuse peut être
la meilleure des solutions. Ce qui ne m’empêche pas de porter
un soin maniaque aux détails, à la couleur notamment : les
photos sont bancales, mais en un sens achevées. Ce côté
"mal foutu" peut prendre la forme d'un accident technique ou
d’une approximation formelle. Après coup, je finis toujours
par transiger avec l’aléa sans trop d’états
d’âme.
Cette opération
optique à double détente – voir-regarder – procède-t-elle
d’une méthode ?
À vrai dire, il s’agit plutôt d’une attitude
propre à la compensation qu’opère le regard du myope.
Regard fait de supputations et d'hypothèses se nourrissant d’elles-mêmes
pour n’aboutir à rien de précis. Ce qui était
au départ une acuité sans mobile (observer) prend un sens
quand un objet la structure (voir). La mise en forme tient à peu
: le regard se porte sur un détail, un visage particulier, une
texture intrigante… Tout se construit autour de ce point de scrutation,
comme par déduction. Au final, cela produit une forme d’attention
particulière – liée à la conscience du peu
de valeur de l'information fournie – qui traduit assez bien par
l’imperfection l’idée même de faiblesse à
laquelle je suis sensible. Considérée sous un angle moins
obsessionnel, cette attitude pourrait aussi manifester un refus de prescrire
du sens. À cet égard, il y a probablement un lien très
fort entre la morosité que je mets en avant dans ces photos de
Finlande – morosité qui n'excluait pas des moments d'euphorie
– et l'acceptation des limites de l'image. Je me sens souvent sur
le fil, entre la hantise de la séduction facile et la proximité
de l'échec. Certaines images contiennent cette idée de déception
à laquelle il faut parfois se confronter.
Propos recueillis par Michel Poivert
et Paul-Louis Roubert
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