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Un
virtuose inspiré. Entretien avec Choï
Bulletin de la SFP, 7e série-N°9,
novembre 2000, p. 13.
Chaman, magicien, les qualificatifs
employés par les photographes lorsqu'ils évoquent le tireur
Choï ne manquent pas. Celui qu'Helmut Newton appelle "maître"
est le tireur le plus doué de sa génération, non
seulement admirable technicien mais surtout personnalité inspirée
qui est l'âme de l'atelier Cyclope, fondé à Paris
en 1997 avec Jean Barbier. Tentative d'élucidation de son secret
: un rapport amoureux avec les artistes.
Si votre nom circule aujourd'hui dans
le monde entier, associé à un art hors pair du grand format,
votre histoire personnelle est aussi celle d'un immigré chinois
qui a dû tout construire. Comment définiriez-vous votre "parcours"
?
C'est le parcours de "la valise en carton" ! Je suis
arrivé à Paris en 1965 avec cinquante francs en poche, en
jean et en tee-shirt. Je garde un souvenir très précis de
l'instant où je suis descendu de l'avion. Le français, pour
moi, c'était du chinois ! Alors j'ai travaillé dur. J'ai
fait les Beaux-Arts à Paris - il faut dire que je viens d'une famille
d'artistes. Et pour la photo, j'ai commencé à sept ans avec
mon oncle qui était tireur à Hong Kong. J'ai fait tous les
labos de Paris et en plus de trente ans, j'ai vu évoluer le métier.
J'ai trimé pour les autres et puis, depuis bientôt trois
ans, je travaille librement.
On vous associe au grand format qui
s'est développé au rythme de l'arrivée de la photographie
dans l'art contemporain et des nouvelles exigences de l'exposition. Comment
expliquez-vous que vous n'ayez guère de concurrents aux États-Unis
et en Europe, à l'exception toutefois de l'Allemagne ?
Attention, ce qui a évolué
aussi ce sont les conditions techniques. Il y a quelques années,
les machines sortant des largeurs de 183 centimètres n'existaient
pas, il a fallu apprendre peu à peu à s'en servir. Aujourd'hui,
tous les ateliers, et même à New York, ne sont pas équipés.
Par ailleurs, les labos qui sont, ou pourraient, être équipés
n'ont pas de tireur au niveau. Et si je peux dire ça, c'est précisément
parce que j'ai fait ce chemin palier par palier, du petit format jusqu'au
très grand.
Comment concevez-vous votre métier
qui, aujourd'hui, est essentiellement centré sur le tirage d'artistes
contemporains ?
Malgré la charge de travail, je donne
toujours la priorité au temps. Un artiste vient ici pour passer
la journée. Pourquoi ? C'est simple, il faut qu'il se sente à
l'aise, qu'il se sente chez lui pour se mettre réellement au travail
devant les images. Une fois disparue la timidité, alors le dialogue
s'installe. C'est tout l'inverse d'un labo où on apporte son négatif
à une réceptionniste sans même voir la tête
du tireur. Du temps, une relation : à partir de là, on peut
commencer à jouer.
Quelle est la nature du jeu qui s'établit
entre vous ?
Il faut d'abord distinguer à qui on
a affaire ; entre un Helmut Newton et un tout jeune artiste sorti de l'école,
les règles de la partie ne sont pas les mêmes. Mais dans
un cas comme dans l'autre, cette partie doit être jouée au
plus serré, c'est une vraie lutte. Je m'entends très bien
avec Newton, je tire avec lui depuis quinze ou vingt ans, là le
combat se déroule avec tous les coups réglementaires : ses
exigences en terme de sensualité de l'image, par exemple, doivent
être remplies jusqu'à ce qu'il en soit lui-même perturbé.
Dans cette exigence, je dois tout peser, parvenir à circuler entre
les impossibilités techniques et la force de son imagination. Je
dois transporter ma pensée vers mon adversaire.
Avec de jeunes artistes, ce corps à
corps est moins "réglé" ?
Je suis souvent étonné
de l'intelligence de ces jeunes artistes, leur culture est vaste et leur
imagination les amène à me poser des questions nouvelles.
La lutte qui s'engage entre ces jeunes artistes et moi est différente,
ils rêvent à tel aspect de l'image qu'ils voudraient obtenir
et cette imagination rencontre mon imagination. Même si l'éthique
veut que ce soit leurs décisions qui priment, il y a un échange
de sensibilités qui se joue sur un degré infime de valeur,
de teinte, et qui nous amène vers une image qui satisfait les deux
parties. Quand je parle de jeu ou de lutte, c'est surtout une sorte de
performance car il ne s'agit pas qu'il y ait au final un vainqueur et
un vaincu, mais une harmonie.
On a parfois l'impression que vous
pouvez tout faire avec un négatif ?
Non, certains le croient en voulant que je
fasse apparaître tel ou tel élément d'une image, mais
la limite est simple : s'il n'y a rien sur le négatif je ne peux
rien inventer. Néanmoins, un élément trace sur un
négatif, une information même faible me permettent de travailler
avec les indications de l'artiste, de mettre en place un programme technique.
Le regard est intelligent et il a sa logique ; lorsqu'on commence à
travailler sur un tirage, il faut comprendre le chemin que doit faire
l'oeil, et tout mettre en oeuvre pour que ce chemin se dessine dans les
valeurs et les teintes, et faire ainsi naître des volumes et des
densités. Tout ce travail est dans l'écoute de l'un et de
l'autre et dans la rencontre des sensibilités. Après, on
peut aller vite, mais sans cela c'est impossible. Le tireur est un cuisinier,
avec des recettes de base et puis le reste se fait à l'aide de
pincées d'épices, et le beau métier ce n'est pas
de travailler avec des filtres, mais tout à l'agrandisseur.
Ce que vous offrez là semble
relever d'une logique commerciale véritablement repensée,
où la rentabilité n'est pas mise en avant bien que nécessaire.
Vous savez, un artiste "ça se
gagne", et pour le gagner il faut entre trois et cinq ans et à
une seule condition : c'est que le premier tirage soit exactement la révélation
de ses attentes. Et puis après, c'est une affaire d'individus ;
avec un artiste comme Patrick Faigenbaum, par exemple, on peut travailler
douze heures pour arriver à un résultat qui nous satisfasse
! C'est vrai, quand on est dans ce travail collectif, on ne parle pas
d'argent. Même si cette réalité doit rester présente
pour une question de survie économique.
Vous pratiquez le tirage comme un musicien
interprète la partition d'un auteur, que pensez-vous alors de l'image
numérique ?
Sa qualité est sans commune mesure
avec l'image argentique, c'est une évidence. On ne parle plus du
tout du même métier. Par contre, ce qu'on peut dire à
propos des nouvelles technologies qui permettent la retouche numérique,
c'est que plusieurs artistes l'associent dans leur travail à l'exigence
du tirage argentique. Les séries de voitures de Valérie
Jouve, par exemple, sont le fruit d'un travail de montage à partir
du négatif par un logiciel, ensuite on en sort un négatif
qui sera tiré. Mais là, je comprends ce qu'elle veut : soustraire
du détail, produire quasiment du dessin par la photographie, et
ce qui compte, c'est l'exigence du résultat au tirage en terme
de qualité. Il ne faut pas confondre scannage et impression, qui
appartiennent à une économie de l'imagerie de masse, et
des processus certes hybrides, mais qui au final exigent la qualité
nécessaire à l'exposition artistique.
À quelle place vous situez-vous
en définitive dans l'histoire d'une oeuvre ?
L'oeuvre appartient à une chaîne de
travail. De la prise de vue au petit tirage de travail, du tirage définitif
au montage et à l'encadrement, à la pensée de l'accrochage
et à l'éclairage. Tous ces métiers ont leurs propres
registres d'inventivité et concourent à l'effet final. Ma
place est dans cette chaîne, c'est ce que j'appelle une charge,
une responsabilité qui implique d'avoir à l'esprit tout
le processus.
Propos recueillis par Michel Poivert
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