Réflexion : La Gorgone et la crevette. Entretien avec Vincent Corpet.

Bulletin de la SFP, 7e série-N°4, octobre 1998, p. 13-15.  

Né en 1958, Vincent Corpet est artiste et vit à Paris. Il a présenté, du 7 au 11 septembre, une exposition à la Maison européenne de la photographie, coproduite par le centre national de la Photographie. Des portraits de lui-même étaient "cadrés" par des personnalités du monde culturel. Cette exposition présentait un accrochage réalisé par trois commissaires : Jean-Luc Monterrosso, Régis Durand et Jean-Hubert Martin. Un artiste analyse, en termes de pouvoir, la place de la photographie dans l'art contemporain.  

 

Quel a été le principe de réalisation de ces photographies ?
Après un inventaire rapide des tics que l'on voit apparaître chez les photographes présentés dans nos musées - formats, qualité de l'image, sujet, accrochage - , j'ai établi une sorte de petit cahier des charges, qu'il m'a paru intéressant de renverser point par point. Par exemple, les "cadreurs" sont des personnes en vue du monde de l'art. Quant à l'exposition en elle-même, le choix des photos présentées, la qualité des tirages, les formats ont été donné à trois commissaires reconnus pour leurs compétences et leur engagement dans l'art contemporain.  

Selon ce principe, vous abandonnez tout geste créatif...
L'histoire de l'art, depuis ses origines, nous a appris que le geste créatif n'est pas forcément assujetti au geste technique. Au cinéma, lorsqu'un réalisateur joue dans son propre film, il ne vient l'idée à personne d'attribuer le film au cadreur ! La mise en place du travail d'un artiste en tant que producteur nous impose des rapports privilégiés avec les diffuseurs, les critiques, les galeries, les institutions, ainsi qu'avec les consommateurs et les collectionneurs. La situation française, la crise aidant, a obligé les artistes à se focaliser sur l'élément moteur, tant pour la diffusion que pour la consommation. Je veux parler des institutions au sens large, disons les professionnels de la profession (tant public que privé), pour les distinguer de ce que l'on appelait jadis les Amateurs. La mode dont bénéficie aujourd'hui la photographie ne me paraît pas innocente dans ce processus. Les photographies, mais aussi l'exposition que j'ai réalisée, font partie de cette actualité.

Vous avez tendance à dire que la photographie et les photographes, involontairement ou non, font le jeu du pouvoir des professionnels de l'art, alors même que les tenants d'une esthétique documentaire attribuent une fonction critique aux images. Ne risque-t-on pas de confondre des démarches bien différentes ? Ou, globalement, la photographie serait-elle un objet idéal pour le milieu de l'art ?
La photographie appelle le pouvoir du commentateur, et, si on lui accole le terme de "document", le commentaire règne en maître. En effet, les informations contenues dans une image ne sont pas décryptables par le regardeur sans le commentaire de celui qui "sait". Depuis une vingtaine d'années, le milieu de l'art s'est structuré, la pyramide sociale qui résulte de ce processus s'est élevée, dans un monde postmoderne où le commentaire fait office d'ascenseur. La position institutionnelle du commentateur lui permet de se transformer en détenteur du savoir, et la subversion me paraît impossible dans ce processus. Le phénomène de mode qui entoure la photographie, dans ce milieu, ne peut que nous questionner sur les capacités de cette dernière au désordre et à l'impertinence.  

L'histoire n'a-t-elle pas prouvé la force de contestation de l'image photographique, aussi bien dans le jeu du montage que dans celui du témoignage et de l'enquête, dans la force de vérité dont elle semble détentrice ?
Il s'agit toujours d'un arrêt sur image, d'une réaction au temps qui passe. Par sa fixité, la photographie maintient un rapport que l'on pourrait qualifier de réactionnaire vis-à-vis de la société, de sa vitesse et de sa vitalité chaotique. Parallèlement, son côté pelliculaire ne lui permet pas un approfondissement des enjeux qui la sous-tendent. À l'action et à la vie d'un événement, la photographie oppose le " je me souviens ". Dans un album de famille, ce souvenir fait appel aux aïeux. C'est l'histoire officielle d'une famille qui est en jeu. En outre, la perspective classique mise en place par la " boîte borgne " est une représentation ordonnée de la société dans un temps arrêté. Ce temps entretient avec le pouvoir une relation de fixité, il se réfère à son immuabilité, il fête sa pérennité.

Pourquoi s'être servi d'un médium que vous estimez si peu pour faire la critique du milieu dans lequel vous baignez ?
C'est Ponge, je crois, qui a dit que c'est dans l'eau de cuisson que la crevette, en devenant rose, se révèle. En pensant ces photographies, j'ai voulu montrer, au moyen d'un médium qui fait toujours office de "vérité", la trivialité des commentaires associés à cette technique, en retournant certains principes. Mais j'ai aussi tenté, grâce à la magie de la pellicule et de l'acte instantané, d'approcher de la représentation du "roi nu". À ce titre, les autoportraits réalisés par un grand nombre de mes "cadreurs" me semblent être la meilleure preuve du système mis en place. Il n'y a que le miroir, ou peut-être la réflexion, qui vienne à bout de la Gorgone.  

Propos recueillis par Michel Poivert et Paul-Louis Roubert.