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Entretien
avec Michel Durand-Dessert
Bulletin de la SFP, 7e série-N°6, octobre
1999, p. 2.
La galerie Liliane et Michel Durand-Dessert, créée
en 1975 à Paris, est un des hauts lieux du marché de l'art
contemporain. On peut y découvrir, depuis son origine, des travaux
photographiques, réalisés notamment dans le contexte de
l'art conceptuel dont les Durand-Dessert furent les principaux promoteurs
en France. L'histoire et l'activité de cette galerie offrent aujourd'hui
l'occasion d'interpréter le succès de la photographie sur
le marché de l'art contemporain.
Vous êtes aujourd'hui un des acteurs du marché
de la photographie. Cela veut-il dire que vous vous êtes adaptés,
ou mieux que vous avez su voir quelle orientation prenait le marché
de l'art contemporain ?
Nous montrons des photographies depuis vingt-cinq
ans sur le marché de l'art contemporain (Burgin, Hilliard...).
Celui-ci croise aujourd'hui un marché plus spécifique sur
lequel nous devons être naturellement présents. Notre aventure
est profondément ancrée dans l'histoire de l'art conceptuel,
histoire dont on pourrait aisément montrer d'ailleurs qu'elle s'est
principalement écrite en Europe, grâce à quelques
grands marchands belges, allemands, français ou italiens. Et non
pas comme on le croit souvent aux États-Unis, qui sont longtemps
restés sur le succès du pop'art. C'est un renversement de
perspective qu'il faut établir pour tenter de comprendre la présence
de la photographie sur le marché de l'art contemporain.
Le succès de la photographie à partir
des années 80 vous semble-t-il directement issu du courant conceptuel
?
Les exemples pourraient être nombreux,
des artistes comme Cindy Sherman par exemple ont inscrit leurs premiers
travaux dans la lignée de l'art conceptuel. C'est également
vrai pour Christian Boltanski. Pour le comprendre, il faut rappeler que
l'art conceptuel le plus extrême avait véritablement liquidé
non seulement la peinture mais toute pratique plastique. La dématérialisation
de l'art, comme on a pu l'appeler, conduisait le marchand à vendre
des projets d'installations, des "concepts", c'est-à-dire
concrètement des plans, des "modes d'emploi". La photographie
intervenait au même titre que ces éléments : une information
visuelle, un document témoignant d'une installation ou d'une action.
Si les années 70 ont vu le triomphe du conceptuel,
en revanche les années 80 ont marqué le retour de la peinture
sur le marché. Comment la photographie a-t-elle appréhendé
ce phénomène qui semblait a priori la condamner ?
La photographie telle qu'on vient de la décrire
aurait effectivement été écrasée par le retour
de la peinture et de son succès sans précédent sur
le marché. Mais il ne faut pas oublier que certaines des personnalités
phares de cette peinture, notamment Garouste ou Clemente, étaient
parties de travaux photographiques s'inscrivant dans le contexte de l'art
conceptuel. Le cas de Burgin est exemplaire d'un passage de la photographie
"documentaire" de ses performances, à une production
photographique autonome.
On pourrait le dire également de Gina Pane,
pour qui la réalisation de montages photographiques à partir
de ses actions s'est révélée à un moment la
finalité même des actions.
Oui et je pense, pour revenir à la
période du succès de la peinture et de la figuration libre
notamment, que des artistes aujourd'hui reconnus comme les grands représentants
de la photographie des années 80-90, c'est le cas de Georges Rousse,
ont commencé précisément dans la mouvance de la figuration
libre : ses photographies partaient de peintures in situ de facture explicitement
"figuration libre".
Pour comprendre l'articulation entre ces différentes
générations, on évoque souvent la "culture photographique"
des artistes contemporains. L'influence de Walker Evans et de son idée
de "style documentaire" est souvent mise en avant pour penser
le passage du document artistique à une photographie artistique
autonome.
Pour avoir cotoyé les artistes durant toute
cette période, je peux dire que cette influence est largement surestimée,
elle apparaît me semble-t-il beaucoup plus tard dans un discours
rétrospectif. Non, on regardait peu Walker Evans chez les conceptuels
des années 70, en revanche on regardait beaucoup August Sander
et Karl Blossfeldt. Leur construction systématique comme leur "objectivité"
formaient un ensemble de critères qui répondaient parfaitement
aux attentes conceptuelles, tout en étant des "images".
Un livre me semble avoir joué ici un rôle, c'est La Photographie
est-elle un art ? de Volker Kahmen, où l'on mettait en vis-à-vis
la photographie historique, celle des avant-gardes et de l'art le plus
contemporain. Mais il faut y ajouter l'autre grande source photographique
des artistes, comme par exemple Boltanski : c'est l'iconographie vernaculaire.
Celle des magazines et de la presse en général, et aussi
de la photographie amateur. On trouvait là, à l'état
pur de son usage, une stylistique susceptible d'être recyclée
dans des projets artistiques. Et encore une fois, cette iconographie vernaculaire
souscrivait parfaitement au cadre conceptuel : ce n'était pas de
l'art, elle dépendait du discours, elle s'agençait et se
retournait parfaitement pour se mettre au service d'un discours critique.
Revenons sur l'historique que vous dégagez,
en dressant une généalogie entre art conceptuel et photographie.
Ce qui me frappe tout de même, c'est que la photographie a été
très présente dans la production pop, aux États-Unis
comme en Europe, précisément à partir de productions
"mixtes" (collage, etc.). Ne peut-on y voir une autre source
de l'émergence de la photographie contemporaine ?
Certes, Warhol a été un moyen
d'introduire la photographie sur un marché de l'art contemporain
"bourgeois". À cette nuance près toutefois, que
la photographie en tant que telle chez Warhol - et je pense aux Polaroid
que nous avons montrés - , faisait partie du jardin secret de Warhol,
c'est surtout après sa mort, en compulsant ses archives, que la
question de la photographie s'est imposée. Quoi qu'il en soit,
le rapport du pop à la photographie - celle des médias essentiellement
- a surtout reposé sur une question d'iconographie : l'enjeu consistait
alors plus à passer de la photographie à la peinture que
d'aller de la peinture vers la photographie.
Et en ce qui concerne l'Europe, je pense à l'utilisation
de la photographie chez Vostell, Richter, Beuys et dans les années
60 aux activités de Fluxus ?
Il y a peut-être une tradition allemande
des pratiques mixtes. Il faut se souvenir de l'importance de quelqu'un
comme John Heartfield sur la génération des années
60, expositions ou publications montraient que montage et information
allaient de pair. Avec Fluxus, la photographie apparaît tant d'un
point de vue documentaire sur les actions que dans une tradition du collage,
on y trouve donc réunies les deux grandes approches a priori antagonistes
(art et document) qui finalement prennent leur source chez Dada et le
surréalisme.
On a parlé récemment du développement
d'un "académisme" de la photographie contemporaine, percevez-vous
ce phénomène ?
Il faut distinguer ici la question de la
création de celle du marché lui-même. Certes, on observe
désormais des galeries qui, d'une certaine manière, présentent
du "second choix" en matière de photographie contemporaine.
Ce second choix est le produit naturel des épigones d'artistes
de premier plan, on trouve par exemple une production "trash"
à la manière de Nan Goldin. Il s'agit plus généralement
d'un effet de mode que d'un académisme au sens d'une domination
de l'art par des critères d'autorité venant de l'institution.
Propos recueillis par Michel Poivert
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