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Un
ralentissement moderne. Entretien avec Philippe Durand
Bulletin de la SFP, 7e série-N°12,
décembre 2001.
Né en 1963, diplômé
de l’École nationale des beaux-arts de Lyon, Philippe Durand
travaille aussi bien la sculpture que le film. Toutefois, la photographie
a formé le fil rouge de dix années de production, et fait
apparaître une poésie… Un volume de la collection
SFP/779 Éditions intitulé Dérives lui est aujourd’hui
consacré, en attendant une exposition à la galerie Büro
für Fotos de Cologne, au printemps 2002.
À la lecture de Dérives,
ouvrage qui traverse presque dix années de votre production photographique,
on est frappé par l’émergence progressive du langage.
À partir de quels modèles et de quels désirs a surgi
ce “scriptural” ?
Les écritures apparaissent nettement
avec les années nonante lorsque je suis allé vivre à
Bruxelles. La Belgique, proche et lointaine, provoque des décalages
culturels importants. Étant fraîchement arrivé, j’étais
plus sensible à ces petits-mots, ces annonces, à ces devantures
de restaurants cartographiées, à ces magasins qui vont bientôt
ouvrir… Ensuite l’œil s’est habitué à
saisir ces morceaux de langage, de texte, comme dans “bienvenue
à Paris”, où il s’agit d’écritures
infimes, comme ce graffiti vive l’Afrique tout petit, ou l’adhésif
change sur la paroi vitrée d’une banque des Champs-Élysées.
J’ai continué la réflexion sur cette part écrite
avec “a Lot” en travaillant, entre autres, sur les panneaux
publicitaires sauvages en bord de route autour de Cahors, puis avec les
“doigts, pollution”, qui sont des inscriptions rédigées
sur les vitrines sales. Ce sont des écritures trouvées,
et l’outil photographique devient le mieux adapté pour transcrire
ces choses fragiles.
Cette notion d’écriture
trouvée rappelle clairement ce que le surréalisme recherchait
dans l’écriture automatique. Est-ce un repère qui
vous a intéressé ?
Pour ce qui est de l’écriture
automatique, on pourrait faire le parallèle entre les lignes successives
d’un cadavre exquis et les panneaux successifs le long de la nationale
7. Breton et les surréalistes ont littérarisé leur
rapport à la photographie, avec la question de la nomination, du
rapport titre-image, et aussi avec l’image trouvée et la
relecture qu’ils pouvaient en faire ; à ces niveaux, leur
apport est essentiel. Mais il me semble difficile d’isoler le surréalisme
des mouvements ou avant-gardes européens qui lui ont succédé.
Le lettrisme puis l’internationale lettriste, puis l’internationale
situationniste sont au cœur de la lettre, de la poésie sonore.
Grâce au travail d’éditeurs comme Allia, depuis une
dizaine d’années, on commence à reconstituer l’histoire
de ces avant-gardes européennes (et de personnalités satellites),
que l’on avait jusqu’à présent écartées
de la “grande” histoire de l’art.
On connaît les implications politiques
de ces courants, mais lorsqu’on regarde vos images, on a plus l’impression
de voir des poèmes visuels bien loin de toute forme de discours...
Se situer historiquement est une affaire politique.
On parle là d’événements qui se sont déroulés
il y a cinquante ans. Je me retrouve infiniment plus dans cette histoire,
cette culture, que dans la forme historique quasi autoritaire du pop américain.
Ce sont deux modèles violemment opposés, d’un côté
le pop s’approprie les marchandises du modèle capitaliste,
et de l’autre il s’agit d’une condamnation sans appel
de ce modèle capitaliste, vu comme aliénant et générant
les plus grandes injustices. Pour ma part, je ne crois pas du tout à
une efficacité du traitement politique direct dans l’art.
Quant à la notion de poétique, il me semble qu’elle
possède une efficience propre, comme a pu l’énoncer
le mathématicien roumain Bassarab Nicolescu dans son Théorème
poétique. Cette forme poétique peut être à
même de transcrire dans leur ensemble des concepts, des idées,
des états mieux que les modèles philosophique ou scientifique.
Cette notion est centrale pour moi, parvenir à rendre les choses
suffisamment imprécises pour les garder entières. C’est
ce que Benjamin appelait « la patrie de l’indécision
». Lorsque les choses se présentent, cet indéterminé
reste au centre des préoccupations, ainsi que la notion des référents
ou des codes culturels qui restent accessibles à tous.
Précisément, comment
les images parviennent-elles à rester ouvertes au sens, cette part
d’indétermination provient-elle d’un choix a posteriori
– après une sévère sélection –,
ou bien est-ce par un choix intentionnel du sujet, ce qui serait paradoxal
avec l’idée même de chose trouvée ?
Ce n’est pas une science exacte, il y a une
dose d’empirisme. Je sélectionne à l’intérieur
d’un corpus d’images, travail qui se fait dans le temps et
qui va générer les notions de séries. Je ne fais
pas beaucoup d’images, elles sont capturées à l’instinct,
au sensitif. Dans leur construction, intervient ce que vous avez justement
nommé le scriptural, mais aussi le sculptural. Il se manifeste
de deux manières, par le résultat montrant ce sujet, mais
aussi dans la manière d’envisager l’outil photographique
comme une sorte de “ralentisseur de temps” qui permet d’arriver
à cette oisiveté productive qu’ont pu évoquer
Duchamp ou Baudelaire.
En regardant vos images et leur iconographie,
on a le sentiment d’une profonde affection pour les objets relégués,
tels que les pancartes abandonnées ou les autocollants fatigués.
Ce sont typiquement des objets qui ont un rapport
très humain au temps : le vieillissement. Et qui nous renseignent
également sur ce qui nous entoure : le vieillissement même
des codes de représentation. C’est une sorte de petite histoire,
celle des objets oubliés, des choses désuètes qui
observent la grande histoire, celle des systèmes de circulation
rapide des marchandises et des informations. Je tiens néanmoins
à ne pas inscrire le travail dans un discours critique. De l’abandon,
de la péremption naît aussi la vie, comme elle naît
de la moisissure : je suis beaucoup plus intéressé ici par
la transformation qui s’opère, par la vie qui continue sous
différentes formes malgré l’abandon des structures
et des messages. Ces images définissent leur propre valeur d’usage
dans cette construction poétique révélée,
parfois teintée d’un reflet critique.
Face à la fragilité de
ces référents, qui donne une certaine grâce à
vos photographies, on ne peut s’empêcher – comme face
à des ready-made – de se poser la question de leur régime
de production : le rare doit-il compenser le caractère commun ?
Avec les doigts, pollution, il m’est arrivé
de rééditer le geste, de revenir sur les lieux : les photographies
réalisées sont rarement aussi satisfaisantes que la première
fois, elles avaient moins d’énergie. Habituellement, on critique
le quantitatif, la surproduction des artistes, c’est un lieu commun.
Mais on pourrait tout aussi bien critiquer le qualitatif, j’entends
par là l’idée de perfectibilité en art. Car
finalement il n’y a pas à perfectionner quoi que ce soit
dans ce registre de production. Je raisonne plus en termes d’énergie
ou de densité que de résultat perfectible. Pour moi, la
chose trouvée n’a pas à être réitérée
ou refabriquée, puisqu’il ne s’agit pas de faire mieux
ou plus. Il s’agit de conserver un mode d’exigence irréductible
au “plus” comme au “mieux”.
L’enjeu semble être celui
d’une totale soustraction : du temps, de la valeur des objets, de
leurs usages, de leur teneur événementielle, de leur fonction
discursive, etc. Que reste-t-il? Quelque chose qui aurait à voir
avec l’intimité ?
Dans la relation que j’établis
avec le spectateur, le référent est totalement coupé
de mon intimité ou de toute exploration de cette nature. Je ne
me sens pas concerné par cette notion d’intimité ni
d’ailleurs par celle de banal qui sont des formes figées,
déjà historicisées. On pourrait dire que je pratique
une forme d’exotisme à l’envers, d’”aexotisme”…
Ou, pour le dire plus simplement, les choses les plus renversantes sont
celles qui nous sont proches.
Propos recueillis par Michel Poivert
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