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Entretien
: Patrick Faigenbaum
Bulletin de la SFP, 7e série-N°6,
octobre 1999, p. 2.
Né en 1954, Patrick Faigenbaum
vit et travaille à Paris. Après une formation de peintre,
il commence la photographie et, de 1985 à 1987, devient pensionnaire
de l'Académie de France à Rome où il réalise
ses portraits d'empereurs romains. Fasciné par des individus qui
connaissent leur généalogie sur plusieurs siècles,
il photographie l'aristocratie italienne de Florence, Rome et Naples ;
depuis, ses travaux intègrent une dimension documentaire et sont
davantage tournés vers sa propre histoire et son intimité.
Avant de commencer cet entretien,
vous m'avez longuement parlé de peinture comme si ce fût
un prélude indispensable.
Je me suis souvent considéré
comme un photographe du XVIIe siècle. Je vois dans la peinture
de Rembrandt par exemple des analogies avec le tirage d'une épreuve
photographique. Mais pour qu'une telle comparaison soit viable, il faut
distinguer la prise de vue du tirage qui sont évidemment indissociables
et pourtant très différents. Je ne veux parler ici que de
l'épreuve. Il y a une harmonie dans l'œuvre picturale ; tous
les éléments sont imbriqués, tout est fait manuellement.
Je crois que l'on peut appeler, dans des cas exceptionnels, un tirage
photographique une oeuvre sur papier.
Vous vous considérez comme un
photographe classique, mais cela implique-t-il que vous vous placiez dans
une tradition classique ?
Il y a une notion d'artisanat dans mon travail.
Je ne recherche pas une qualité technique mais une technique particulière.
Il existait chez les peintres classiques un grand intérêt
pour les techniques et le savoir-faire. Avant, les peintres préparaient
eux-mêmes leurs châssis, leurs toiles, leurs couleurs et leurs
glacis. Pour ma part, je développe mes films, fais mes tirages,
réalise de nombreux essais ; j'utilise un papier précis
en fonction du résultat que je veux obtenir. Je nourris mon papier
petit à petit et chaque partie des images est retravaillée
manuellement.
Les artistes de la seconde moitié
du XXe siècle ont-ils compté pour vous ?
Il y a des artistes des années
60 qui sont très importants : Bob Dylan, Andy Warhol. Ces artistes
ont expérimenté une liberté avec laquelle j'ai essayé
de travailler. Et pourtant, dans mon travail, il subsiste aussi quelque
chose de très cadré, précis et structuré.
De quelle liberté voulez-vous
parler ?
Je veux parler de la liberté qui permet
l'enregistrement de "faits", de disposer d'un matériau,
et de procéder à un montage cohérent d'images qui
ne soient pas nécessairement toutes fortes. J'obtiens ainsi des
images moins fermées sur elles-mêmes, moins iconiques. Avant,
j'étais submergé par l'exemple des grands maîtres
: Paul Strand, Bill Brandt, Sander, Stieglitz, Atget... J'ai passé
de longs moments à regarder des tirages, ce qui me procurait et
me procure encore beaucoup de plaisir. Je crois qu'aujourd'hui il serait
très intéressant de pouvoir réactualiser leurs travaux,
notamment en déplaçant les critères de la "bonne
image". Lors de ma dernière exposition à New York,
où je réunissais pour la première fois dans un espace
des images de genres et de formats très différents1,
je me suis rendu compte qu'il m'avait fallu 27 ans pour me risquer à
un tel changement.
Vous citez souvent Bob Dylan. Quelle place occupe-t-il
dans votre travail ?
La musique est très importante
pour moi. La relation que j'entretiens avec elle est de l'ordre de la
métaphore. Quand j'ai commencé à faire de la photographie
en couleurs, j'ai constaté qu'il existait un parallèle avec
la musique de Bob Dylan pour qui le choix d'un son électrique ou
acoustique est loin d'être indifférent. Le noir et blanc
serait comme le son acoustique et la couleur comme l'électrique.
D'autre part, avec une intensité égale, Bob Dylan utilise
un très large répertoire de voix. À la manière
d'un funambule, il est toujours sur un fil. En tant qu'artiste, son attitude
est exemplaire et me guide quant à l'intensité que je pourrais
mettre dans mes images.
Ces réflexions vous sont venues
a posteriori. Comment la métaphore musicale agit-elle à
l'intérieur du processus de création ?
Je pense que la prise de vue est comme une
partition musicale et le tirage son interprétation. Au moment du
tirage, je procède à un travail de reconstitution pour qu'il
n'y ait pas de mouvements brusques. Il faut que tous les éléments
se rassemblent en une seule unité afin que, sans heurts, dans toute
l'image, l'œil puisse passer d'une valeur à une autre. Je
retrouve quelque chose de similaire dans la peinture de Rembrandt car
le clair-obscur n'est pas brutal : avant l'ombre totale, il y a du gris
très foncé. Je pense depuis longtemps que cela est une histoire
de passage et d'ondes.
Voulez-vous parler des vibrations sonores
?
Oui. Le blanc pur n'existe pas ; c'est un
non-sens d'appeler la photographie noir et blanc. Dans le blanc, il y
a toujours de la matière, c'est-à-dire du détail.
L'onde est ce qui part du blanc et va jusqu'au noir. Mon travail consiste
à repousser le noir ; plus j'étire l'onde et plus je repousse
le noir. Entre ces deux extrêmes je mets du gris, ce qui me permet
d'obtenir toute une richesse de valeurs. Il y a une dominante de gris
distincts dans mes photographies. À ce propos, j'ai remarqué
que la lumière de mes tirages est celle des jours d'éclipse
comme aujourd'hui.
Votre livre Praha comporte seulement
douze images et prend comme modèle le livre de Walker Evans, Message
from the interior. Pourquoi ce choix ?
J'avais décidé de faire un
livre simple. L'idée de Message from the interior m'est venue parce
que je trouvais très intéressant d'arriver à faire
un livre-album avec peu d'images. Par contre, cela impliquait une élaboration
assez sophistiquée au niveau de la maquette, du format et du graphisme.
Dans ce livre, il y a un portrait très
émouvant de M. Karel Cerny. La manière dont vous avez photographié
cet homme est très éloignée des portraits de l'aristocratie
italienne dans lesquels vous semblez avoir mis une distance (nécessaire
?). Pouvez-vous expliquer cette métamorphose radicale de votre
rapport avec le sujet dans l'espace ?
J'ai de plus en plus peur de photographier
une personne car je suis confronté à l'angoisse de vider
cette personne de la charge qu'elle peut contenir. Je ne peux plus appréhender
le sujet à photographier que dans un rapport spatial qui se doit
d'être le plus juste possible. Quand j'ai réalisé
les portraits de l'aristocratie italienne, il y avait un écart
important entre ces personnes et moi-même. Contrairement à
ces individus qui étaient loin de moi, Karel Cerny aurait pu faire
partie de ma famille ; je suis allé à Prague pour rencontrer
des hommes comme lui. Mais, on ne peut pas photographier tout le monde
de cette manière. Avez-vous remarqué comme la lumière
émane de lui ? Il a la lumière dans ses mains. L'homme est
là, il ne fait rien et me regarde ; il n'y a pas d'idées.
Pourtant, c'est l'idée de sa simple présence qui m'a fasciné.
Pourquoi avez-vous décidé
de publier en face du portrait la lettre que vous a écrite cet
homme ?
La lettre qu'il m'a adressée m'a profondément
touché. C'est un témoignage irremplaçable. Je pense
qu'il est rare que quelqu'un parle d'une image qui le représente.
Il était important de mettre en face de son portrait ce que cet
homme pense de son image.
Votre travail sur Brême ne confirme-t-il
pas un désir de confondre votre histoire personnelle avec ce que
vous photographiez ?
Le musée de Brême m'a invité
pour faire un portrait de la ville. Je voulais que cette commande soit
le prétexte à de nouvelles expérimentations : c'est
à ce moment-là que j'ai commencé à travailler
à la fois sur la couleur et sur les spécificités
d'un format double-carré qui rend les systèmes de composition
plus complexes. À Brême, j'ai mené un travail documentaire
basé sur une accumulation d'images. Dans le catalogue de l'exposition,
j'ai inséré un nu de ma femme ; c'était le début
d'un travail qui consiste à montrer des choses à la fois
vues et vécues.
Propos recueillis par Guillaume
Le Gall
1. A New York, en janvier
1999, à la galerie Barbara Gladstone, Patrick Faigenbaum a exposé
des images de la naissance de son fils, de Prague, de Brême, de
Saint Raphaël, des carrières de Meudon et des sculptures du
musée d'Orsay.
Bibliographie :
- Praha, Münster, Westfälischer Kunstverein, 1998.
- Patrick Faigenbaum, Brême, Neues Museum Weserburg, 1999.
- à paraître : une monographie de P. Faigenbaum aux éditions
Hazan, en mars-avril 2000.
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