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La
part de l'histoire. Entretien avec Arlette Farge
Bulletin de la SFP, 7e série-N°8,
juillet 2000, p. 13.
Arlette Farge est directeur de
recherche au CNRS. Historienne du XVIIIe siècle, elle travaille
sur des objets habituellement jugés éphémères
comme l'opinion, la parole ou la souffrance des exclus de l'histoire.
Elle a récemment publié un ouvrage singulier sur les traces
du XVIIIe siècle dans notre environnement que révèle,
selon elle, l'image photographique. Modèle de passage poétique
et théorique, la photographie serait-elle au coeur des réflexions
sur la notion de l'histoire ?
Vous travaillez habituellement sur les archives
du XVIIIe siècle. Pourquoi avez-vous décidé d'écrire
un livre dans lequel la photographie entre dans un étonnant dialogue
avec des événements qui ne lui sont pas contemporains ?
Je suis partie d'un goût
personnel pour la photographie sans connaître rien à son
histoire. J'ai seulement retrouvé avec la photographie une émotion
semblable à celle que j'avais vécue en découvrant
les archives de police du XVIIIe siècle. Ce qui m'intéressait
dans ces photographies, c'est qu'elles nous permettent de mettre du présent
dans l'histoire. Je suis donc partie d'un rapport émotionnel qui
m'a permis de construire cette balade entre passé et présent,
sens et souvenir. Ce n'est en tout cas pas un travail sur la photographie,
car j'avais surtout envie de m'adresser aux historiens
Ce n'est pourtant pas tout à
fait un livre d'histoire. Comment s'est construit ce livre singulier ?
J'ai écrit les chapitres un à
un en les soumettant à Denis Roche, qui dirige la collection Fiction
aux éditions du Seuil. Mais je me suis vite rendu compte que je
ne pouvais pas faire la même chose cent fois au risque de tomber
dans le systématique. Je voulais qu'il y ait beaucoup de pensée,
de rigueur appuyées sur un savoir scientifique nourri des questions
sur le présent, et pas simplement de l'émotionnel. Je ne
parlais pas au monde de la photographie, mais il me semblait que j'avais
besoin d'irradier un art que j'aime par des questions qui sont les miennes
en histoire.
Dans tous vos travaux, on a l'impression
que vous cherchez à fabriquer des images. Vous écrivez notamment
dans Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle que si la
rue "est matière à l'histoire, c'est d'abord parce
qu'elle s'impose visuellement à travers les archives". Est-ce
que votre livre ne serait pas une tentative de rendre compte de ce processus
(celui de fabriquer des images) ?
Pour moi, les archives de police sur lesquelles
je travaille sont extraordinairement visuelles. Dans le livre que vous
citez, ce qui était très visible, c'était surtout
une méthode, un moyen d'appréhender l'histoire d'une façon
différente. C'était non pas fabriquer des images, mais fabriquer
de l'histoire. Je n'ai jamais voulu fabriquer des images, mais j'ai toujours
voulu faire l'histoire autrement à partir du moment où j'avais
découvert un matériau qui me donnait un rapport à
la vie d'autrefois tellement étonnant, et dont, en 1979, je n'avais
jamais entendu parler et sur lequel je n'avais rien lu. Si je voulais
faire quelque chose, c'était fabriquer de la vie et fabriquer une
histoire, avec un autre sens que celui qu'on lui donnait jusque-là.
Vous dites ne pas fabriquer des images.
Pourtant, quand on vous lit, on a cette sensation.
Oui, c'est peut-être le processus d'écriture
qui fait ça. J'ai très vite compris que l'écriture
était non pas l'enveloppe de l'histoire mais la matière
même du récit. Je n'ai pas fabriqué des images, j'ai
voulu faire une écriture de l'histoire qui rende compte à
la fois d'un matériau effectivement très visuel, et d'événements
singuliers très petits qui sont aussi la substance même de
l'histoire, du moment qu'on n'oublie pas de les inscrire dans une vision
sociale et politique.
Est-ce que ce livre participe d'une
stratégie pour faire exister votre projet intellectuel ?
Je n'ai pas de stratégie particulière,
mais il est vrai que la façon dont l'histoire entretient un rapport
aux images ne me satisfaisait pas vraiment. Le plus souvent, ce rapport
se limite à l'illustration par des images contemporaines des événements
dont il est question. Je n'ai pas trouvé jusqu'alors d'inscription
de l'image dans le récit historique. Il me semble que l'histoire
s'est profondément modifiée, en cherchant de nouveaux modes
de récit notamment. Mais tout ce qui nous entoure au quotidien
dans le monde, l'histoire n'y a jamais touché car cela relève
du registre du sensible. Ce livre s'inscrit donc dans une volonté
de faire l'histoire des émotions (comme je fais l'histoire de l'opinion
publique et des émotions, par exemple), de faire entrer le champ
émotionnel dans le champ intellectuel, et de ne plus les séparer.
Cela, d'autant plus, qu'étant une femme, et faisant l'histoire
des femmes, j'avais été immédiatement située
du côté d'une histoire subjective. À un moment, au
lieu de m'en plaindre, je me suis mise à chercher davantage dans
ce champ de l'histoire, pour le revendiquer comme étant un domaine
normal, celui des êtres humains. D'où à la fin, dans
ce processus, ce livre.
En accompagnant votre récit
de photographies au lieu de proposer une illustration contemporaine de
l'objet dont vous parlez, donnez-vous au lecteur un outil qui lui permettrait
de fabriquer sa propre image du passé ?
Oui, mais en même temps je tiens beaucoup
à la véridicité de ce que peuvent évoquer
les images. Il ne s'agit pas d'un parcours imaginaire, d'autant que j'avais
vraiment l'impression, en voyant les photographies, qu'elles portaient
les traces d'un passé encore déposé en elles. Pour
moi, chaque thème développé aurait pu faire l'objet
de chapitres sans images. Ce qui m'importait, c'était de rester
dans la véridicité, et non de m'évader dans l'irréel.
Vous parlez dans votre livre de "
temporalité brisée " à propos du récit
d'une femme cuisinière. Comment vous situez-vous par rapport à
des historiens ou des philosophes comme Jacques Rancière, Paul
Ricoeur ou d'autres qui mettent au coeur de leur réflexion les
problèmes de temporalités ?
Le moment où j'ai rencontré
Michel Foucault a été celui où toute ma vie intellectuelle
a basculé. Son rapport aux archives m'accompagne toujours. Ce qui
me frappe beaucoup dans l'histoire actuelle, c'est qu'on est revenu à
une histoire plus traditionnelle qu'à cette période-là.
On dit que tous les grands modèles ont disparu et qu'on n'a donc
plus qu'à découper le temps en petits morceaux et faire
de la micro-histoire. Je crois que plus on dira que les systèmes
sont morts, moins on se donnera la possibilité d'en inventer. Pour
le moment, nous ne sommes pas dans un processus d'invention d'une véritable
démarche; nous sommes malheureusement dans la déconstruction
du récit, dans le doute, peut-être à cause de la mutation
du travail d'historien (l'historien est appelé à devenir
un expert, un témoin dans les procès par exemple). Dans
ce rôle, l'historien est très mal à l'aise, puisque
privé de modèles, il reconnaît lui-même ne pas
pouvoir dire la vérité. C'est un peu comme un serpent qui
se mange la queue. Je trouve que l'on est figé dans une impuissance
intellectuelle intenable. On dit par exemple aux étudiants qu'il
n'y a plus aucune idéologie, alors que l'on baigne dans des idéologies
très précises que l'on n'ose même pas nommer. Cela
est extrêmement pervers. Un des buts de mes travaux est de faire
se croiser le singulier avec le collectif. À la limite, tout ça
n'a d'intérêt que si j'arrive un jour à donner sens
à ce qui fait qu'il y a une présence au monde très
différenciée selon les époques, qu'il y a des types
de présence au monde avec des singularités très différentes,
une articulation entre vie individuelle et sociale, des modes d'être
au monde politiques.
Peut-il y avoir une alternative à
ce vide théorique en passant par un travail sur les images ?
Il faudrait être plusieurs pour faire
cela, mais c'est encore trop tôt. Je crois que mon livre sur la
photographie a été bien accueilli par les historiens parce
que je ne paraissais pas dans une collection historique et que leur domaine
pouvait ne pas sembler touché. Cela est très significatif.
Je ne vis pas mon travail comme une alternative, je le vis comme une proposition
pour ouvrir d'autres champs aux jeunes historiens, comme une façon
de donner du sens au présent.
Propos recueillis par Guillaume Le Gall
et Michel Poivert
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