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La
maison et le monde. Entretien avec Patrizia Di Fiore
Bulletin de la SFP, 7e série-N°15,
décembre 2002.
Née en 1961 à Cremona,
Italie, Patrizia Di Fiore vit en France depuis vingt ans. Ses photographies
réalisées lors de voyages au Viêtnam, en Bosnie ou
vers le pays natal, ou encore de séjours dans certaines régions
(Meuse, Pyrénées-Atlantiques), sont prises dans une dialectique
entre la représentation du monde et celle du modèle intérieur
de la maison familiale. Elle a obtenu cette année le prix Biarritz
Terre d’images.
Comment concevez-vous le voyage à
partir de la pratique photographique ? S’agit-il d’une expérience
que vous tentez de restituer, ou bien d’un travail visant à
rendre intelligible les formes d’un Ailleurs ?
Cela reste toujours une expérience,
même si la motivation première n’est pas celle-là.
Mon séjour en Bosnie, par exemple, m’a profondément
marquée. S’investir dans un voyage peut changer une personne,
cela peut être vrai pour certaines destinations, et moins pour d’autres.
En tout cas, il ne s’agit pas d’aller chercher des “motifs”,
mais bien d’aller voir par soi-même. Dans le cas du Viêtnam,
ce pays avait rempli mon imaginaire d’images de guerre. Lorsque
j’étais enfant, les actualités ne cessaient de nous
parler du conflit, puis on n’en a plus parlé du tout, et
je suis restée avec cet imaginaire iconographique. En outre, mon
intérêt pour le Viêtnam provient certainement de ma
vie qui se déroule désormais en France : j’allais
voir une ancienne colonie, me demandant si j’y reconnaîtrais
quelque chose de la France, d’une histoire commune. Cette envie
de voir la réalité présente d’un lieu resté
figé dans des représentations désormais historiques
n’a pas grand-chose à voir avec une approche journalistique.
Comment définiriez-vous la
motivation d’une telle approche ?
Ce qui me pousse en général
vers un lieu, c’est l’histoire. C’est par l’histoire
que j’ai voulu photographier la Meuse comme le Viêtnam. C’est
peut-être un désir de compréhension de la France,
pour moi qui reste italienne, de compréhension plutôt que
d’appropriation d’ailleurs. Ce travail, je ne l’ai pas
entrepris avec l’Italie, même si, à certains égards,
je l’effectue à l’échelle d’une histoire
familiale, bien loin de la grande histoire. Je ne cherche pas à
être française, je suis avant tout une Italienne coupée
de son pays, même si j’y retourne régulièrement.
Mais étant en France, je m’implique dans la réalité
française, c’est comme cela que j’existe.
Vos photographies portent-elles le
témoignage de cette histoire, qu’elle soit la “grande
histoire” ou la “petite histoire” ?
On ne va pas chercher des “traces”
ou des “preuves” de ces histoires ; l’image ne va pas
pointer cela. Les choses se passent plutôt à un degré
imaginaire. Je privilégie des lieux, des objets du quotidien qui
traduisent parfois des souvenirs enfouis, comme des chemins ou des percées
par exemple, mais qui n’ont pas valeur de symboles. Visuellement,
j’aborde les choses de manière frontale, je n’ai a
priori pas d’exigence en termes de lumière, même si
je dois avouer que j’aime les temps gris, le “mauvais temps”
me rassure. Il y a probablement quelque chose de mélancolique dans
cette préférence. Plus prosaïquement, cela tient aussi
au fait que je travaille en négatif couleur, je déteste
les couleurs de l’Ekta, trop brutales, et je leur préfère
le traitement doux et parfois poudré du négatif couleur.
Peut-on caractériser ce qui
semble se définir comme un univers poétique ?
La situation du voyage, bien que j’évite
toute tentation exotique, s’est imposée comme la plus propice
au travail photographique, même s’il m’arrive de photographier
en dehors de mes périples. En tout cas, il se joue une relation
entre ce que je photographie là-bas et notamment les intérieurs,
et le lieu marquant de l’intérieur familial de mon enfance.
Je suis dans un rapport entre cet extérieur du voyage et l’intérieur
de ma propre histoire.
Vous avez en effet produit de nombreuses
vues de l’intérieur familial lors de différents séjours.
On peut y voir des arrangements d’objets décoratifs et de
photographies encadrées, mais aussi le kitsch des images pieuses
partout présentes ou bien encore le “charme” d’un
mur coloré défraîchi. Pourtant, on sent qu’il
se joue bien autre chose qu’une célébration nostalgique.
Ce lieu a été photographié
de manière obsessionnelle, comme l’ont été
- aujourd’hui encore, mais déjà bien avant de parvenir
à photographier “chez moi” - les chambres d’hôtel
où je suis passée. Photographier ces chambres, et souvent
aussi les salles de bains, était devenu systématique. À
un point où cette structure de la vue d’intérieur
m’a fait photographier les paysages sur un mode quasiment équivalent.
Ce sont des sortes d’intérieurs idéalisés qui
s’expliquent par la composante autobiographique de mon travail.
“La maison” a été une composante traumatique
de mon existence, mais il faut croire que c’est parce qu’elle
a été “cela” qu’il m’est possible
de penser l’extériorité sur un mode inverse, comme
habité.
Rien toutefois ne semble traduire dans vos
images une douleur qui viendrait se raviver. L’exigence formelle,
la présence humaine qui peut être simplement évoquée,
exprime plus une sorte d’apaisement. Ce que d’aucuns pourraient
prendre pour une simple exigence esthétique, une forme de beauté,
me semble clairement être le résultat d’un travail
d’apaisement dans l’image.
Il y a une tranquillité. Une exigence
de tranquillité. J’ai du mal avec la violence, je ne pourrais
jamais faire une photographie de guerre par exemple. En revanche, me demander
comment on vit après la violence est quelque chose qui m’intéresse
au premier chef. C’est cette question qui est au centre des photographies
du Viêtnam mais aussi, bien sûr, de la Bosnie. Là,
lorsque j’ai photographié des femmes et des familles, pratiquant
une frontalité qui se voulait une forme de franchise, rien de compassionnel
ni de choquant ne devait apparaître. Il fallait être sur un
fil, comme cette femme bosniaque au regard clair, qui porte un tee-shirt
à l’imprimé dérisoire que l’aide humanitaire
lui a certainement apporté, un regard qui annule tout autre message
présent fortuitement dans l’image. Je demandais toujours
aux gens qu’ils me regardent dans un échange, avec de la
dignité : ce n’est pas à eux d’avoir honte,
quand moi j’avais honte d’être en face d’eux.
Nous qui aurions sûrement pu faire plus pour eux.
Propos recueillis par Michel Poivert
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