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Entretien
avec Jean-Baptiste Ganne
Bulletin de la SFP, 7e série-N°9,
novembre 2000, p. 3.
Avec Le Capital illustré, Jean-Baptiste
Ganne, jeune artiste de 29 ans, a entamé une réflexion autour
du statut de l'image photographique s'apparentant au reportage. Son projet,
qui a fait l'objet d'un livre et d'une exposition, vise à rendre
compte du " spectacle du capitalisme contemporain " en se servant
de l'ouvrage de Marx comme d'une grille de lecture et en affirmant la
pérennité de ses énoncés.
Existe-t-il une résonance quelconque
entre votre travail et le bulletin de l'Internationale situationniste
? [ci-après : IS] Je pense notamment à l'utilisation qu'ont
fait les situationnistes de l'image photographique, et particulièrement
aux différents décalages visuels opérés entre
les images et le texte. Enfin, est-ce qu'il existe une forme de citation
directe de l'Internationale situationniste dans votre projet ? Et plus
précisément si l'on compare votre illustration du chapitre
"Les effets immédiats de l'exploitation mécanisée
sur l'ouvrier" avec l'image du supermarché de Los Angeles
en feu qui illustre le texte "Le déclin et la chute de l'économie
spectaculaire-marchande" dans le numéro 10 de l'IS ?
L'utilisation que l'Internationale situationniste
a fait de la photographie est intéressante à la fois dans
ce qu'elle a mis en place, le détournement - et l'exemple que vous
citez est assez parlant (la légende de ce qui semble être
une émeute est " Critique de l'urbanisme ", le terme
de critique étant particulièrement important) - , mais également
dans le retournement opéré par la société
du spectacle. Je m'explique : tout magazine se doit d'illustrer ses articles
par des images. Et de l'image de photoreportage à la banque d'images,
il n'y a parfois pas l'ombre d'une différence. S'attachant souvent
plus au graphisme qu'au sens, la politique éditoriale a fait du
détournement une pratique quasi permanente de l'idéologie
dominante. Il s'est agi surtout pour moi de refaire le chemin inverse,
de retourner à l'illustration, stade antérieur du détournement,
mais en opérant un décalage, c'est-à-dire en utilisant
une grille, celle de Marx, qui étant très marquée
xixe siècle &endash; notamment dans le vocabulaire &endash;
permet un éloignement suffisant pour provoquer ce type d'accident
propre au situationnisme.
D'autre part, il y a dans l'IS, comme
dans votre livre, une utilisation ludique de l'illustration. Seulement,
vos images, en dehors du livre, sont aussi des images agrandies que vous
montrez exposées dans une galerie d'art. La valeur marchande de
ces images ne vient-elle pas perturber leur lecture ?
Ce projet existe sous deux formes : d'une
part le livre, et d'autre part, des agrandissements de formats moyens
- je dirais plutôt bâtards - dont la destination est, bien
entendu, l'exposition. Même si je ne vis pas de la vente de mon
travail, il me semble cependant que le marché de l'art est une
espèce de grand leurre fort amusant. C'est bien là qu'apparaît,
de manière démesurée, ce que Marx appelle le caractère
fétiche de la marchandise. Le rapport entre valeur d'échange
et valeur d'usage y dépend de si peu de choses, que cela ressemble
fort, non à un stade premier du capitalisme, mais à sa quintessence.
Non, cela ne me dérange pas, c'est un peu comme aller jouer dans
la cour des grands. On ne l'est pas pour autant.
Comment vous placez-vous dans le discours
actuel sur la question de l'art contemporain et du politique ?
Quel est le discours actuel sur la question
de l'art contemporain et du politique ?
Je pense, par exemple, à la
dernière Documenta dont le titre jouait sur les mots "poetics"
et " politics", un peu comme si aujourd'hui, devant la peur
que suscite le manque d'engagement, le poétique devait s'accompagner
du politique. Le catalogue s'ouvrait d'ailleurs sur des documents de statuts
hétérogènes, dans le dessein, nous précise
la préface, d'" indiquer un contexte politique pour l'interprétation
des activités artistiques ".
J'ai du mal à différencier politique
et esthétique. L'activité artistique si elle n'est pas forcément
une résistance aux systèmes politiques se doit au moins
d'être une résistance à l'idéologie dominante,
soit en l'attaquant de front, soit en la contournant, soit en la démasquant.
Peut-être dirais-je un peu naïvement qu'il s'agit surtout d'indiquer
un contexte artistique pour l'interprétation des activités
politiques. Mais il semble que cela ne soit que le second terme de la
formulation que vous citez.
Existe-t-il, selon vous, une actualité
du Capital ?
Bien entendu. La proposition de Marx au moment
de la rédaction du Capital était d'analyser - donc de critiquer
- l'économie politique. C'est finalement un ouvrage assez neutre,
je veux dire pas particulièrement révolutionnaire, qui cherche
à bien connaître son ennemi. La distinction entre la valeur
d'échange et la valeur d'usage ainsi que l'amplification de la
plus-value dans l'échange me semblent être des caractères
assez évidents du capitalisme contemporain. L'analyse que fait
Marx, notamment en insistant sur le processus d'échange, est évidemment
d'actualité, et ce que l'on appelle la nouvelle économie
ne fait que l'amplifier. La disparition de la marchandise comme objet
au profit de ce qu'elle symbolise n'en est que sa fétichisation.
Même si l'exemplification du Capital est un peu datée, l'analyse
reste très juste.
Dans une certaine mesure, vous revendiquez
votre attachement aux situationnistes quant à l'utilisation de
l'illustration. Est-ce que, par ailleurs, vous vous sentez proche d'une
démarche comme celle de Dan Graham qui analyse d'une manière
plus didactique des phénomènes d'aliénation du consommateur,
et plus particulièrement des dispositifs permettant de dissimuler
tout lien entre la valeur marchande d'un produit et la valeur réelle
du travail. Je pense notamment à son texte Verre utilisé
dans les vitrines et à la photographie qui l'accompagne.
Je ne connais pas le texte auquel vous faites
référence. Mais les textes de Dan Graham sur l'utilisation
du verre et du miroir dans l'architecture postmoderne me paraissent très
pertinents. Ce qui m'intéresse chez cet artiste, c'est la manière
qu'il a de mettre en évidence des procédés de l'idéologie
dominante tout en continuant à faire de la sculpture de manière
très ludique. Et je lui en sais gré.
Vous dites être retourné
à l'illustration comme genre en photographie en utilisant Le Capital
comme une grille. Les énoncés des chapitres qui sont en
filigrane de votre travail vous permettent de jouer sur des métaphores
visuelles, d'obtenir des décalages qui sont parfois de l'ordre
- semble-t-il - de l'ironie. Reconnaissez-vous une telle dimension dans
votre travail ?
Il y a bien sûr beaucoup d'ironie dans
ce projet d'illustration du Capital. Et donc également, je le crains,
un peu de mauvaise foi. Il faut parfois forcer le trait pour réussir
la caricature. Mais il ne s'agit pas d'une ironie vis-à-vis de
Marx. Si l'on imagine avec lui que l'histoire se répète
en se parodiant, c'est cette parodie, ce trait forcé qui construit
l'ironie.
Vous dites devoir forcer le trait pour
réussir la caricature. Est-ce que cela revient à dire que
votre travail procède de la caricature seulement ? L'ironie et
la caricature sont-elles forcément liées dans votre travail
? Quelle valeur accordez-vous à l'ironie ?
L'utilisation d'un texte daté, au
vocabulaire parfois très désuet, comme norme de compréhension
du monde implique nécessairement un décalage. Ce décalage
pourrait tout aussi bien servir une certaine forme d'aigreur. Je préfère
qu'il s'agisse d'une ironie, c'est-à-dire d'une répétition
suffisamment décalée pour renverser le propos (n'est-ce
pas tout à fait dialectique ?). Quant au terme de caricature, je
l'ai surtout utilisé pour souligner que tout cela ne se fait pas
de bonne foi, mais à dessein.
Au-delà du discours politique,
le fil conducteur du texte ne vous permet-il pas d'obtenir une iconographie
hétéroclite qui serait peut-être plus difficile à
affirmer ou à défendre sans cela ?
Tout d'abord, j'ai recommencé à
faire de la photographie "directe" avec ce projet. Cette grille
dont je vous parlais m'a permis de photographier le spectacle du capitalisme
contemporain. Et le corollaire de cette affirmation, c'est que, de toute
manière, faire de la photographie s'apparentant au photoreportage,
c'est nécessairement illustrer Le Capital. La réalisation
d'une image aujourd'hui ne se fait pas sans la somme des images produites
hier. Certaines de mes images font directement référence
à des tableaux relevant de l'histoire de la représentation.
Par exemple, Mesure des valeurs est un genre de Friedrich (La Mer de nuages),
tout en étant l'exact contre-champ d'une production publicitaire.
Cependant, pour cette série, ma référence reste la
peinture de genre, c'est-à-dire la peinture ancrée dans
sa contemporanéité. C'est bien à la photographie
d'assumer la responsabilité de la représentation du monde
hic et nunc.
Pouvez-vous éclairer davantage
cette notion de photographie directe et décrire son passage dans
votre travail ?
J'utilise ce terme de photographie directe,
comme on utilise le terme de "straight photography", de manière
un peu abusive. Quand j'étais étudiant à l'École
de photographie d'Arles, j'ai arrêté de produire des images
issues de ce face à face entre le photographe et la réalité.
Mon idée étant qu'il n'y a pas de perception immédiate
- c'est-à-dire sans médiation - possible du monde. Les images
faibles (1997-1999) découlent de cette idée. Il s'agit d'agrandissements
de grands formats en noir et blanc (environ 90 x 120 cm) de fragments
d'images, sans auteur (comme si personne n'en voulait), récupérés
dans toutes sortes de publication cheap. L'image ne se perçoit
qu'au travers d'une grille, celle de la trame démesurément
agrandie qui joue désormais comme motif. La décontextualisation
associée à un titre légèrement décalé
met en place une espèce de Witz (le mot d'esprit, Freud). C'est
une autre grille, celle de Marx, qui m'a permis, dans un mouvement inverse
- en partant d'un titre pour aller vers une image - de retourner avec
mon appareil photo opérer ce face à face. Mais cette fois-ci,
je n'étais plus nu.
Propos recueillis par Guillaume
Le Gall.
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