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Entretien
: Valérie Jouve
Bulletin de la SFP, 7e série-N°1, octobre
1997, p. 3-7
Née à Saint-Étienne en 1964,
Valérie Jouve vit à Montreuil et pratique la photographie
depuis une quinzaine d'années. Formée à l'université
et à l'École nationale de la photographie, elle a récemment
exposé à la Grey Art Gallery à New York, au Printemps
de Cahors et à Albi. Lauréate de la Villa Médicis
hors-les-murs (New York) elle exposera l'an prochain au Centre national
de la photographie.
Votre production est clairement identifiée dans
le lieu de l'art contemporain. Comment percevez-vous le milieu plus spécifique
de la photographie ?
On pourrait répondre qu'il s'agit
tout bonnement de réseaux différents présentant un
certain nombre d'interférences. Pour ma part, je suis photographe
et non artiste utilisant la photographie. Pourtant, je ne me reconnais
pas dans un univers de photographes qui fonctionne comme une caste et
pour lequel la photographie est une fin en soi. Certes, l'intérêt
que je porte à la photographie repose pour une bonne part sur sa
capacité descriptive, mais en tant qu'enjeu de représentation
et non particularisme technique. L'outil photographique a ses spécificités
mais celles-ci doivent être travaillées de l'intérieur
plutôt que reconnues immanquablement de l'extérieur. Travailler
la description ne veut surtout pas dire se servir des photographies pour
répondre à un besoin - de documentation par exemple - comme
l'ont beaucoup fait les artistes conceptuels. Ce qui, du reste, n'a pas
été sans produire d'effets sur leurs pratiques.
Vos photographies apparaissent soigneusement composées,
comment se déroule l'élaboration de telles images ?
C'est un peu comme un scientifique qui pose
une hypothèse, elle est le fruit d'une intuition et d'un contexte
épistémologique. J'émets d'abord une hypothèse
par rapport à l'image que je souhaiterais obtenir, il faut ensuite
trouver le lien entre l'hypothèse d'image et la réalité,
sans qu'il soit besoin, dans un premier temps, d'appareil ou de personnage.
C'est l'expérience qui m'intéresse, car tout peut intervenir
dans l'ajustement entre l'hypothèse et la réalité
: une rencontre, une lecture, par exemple, peuvent infléchir la
construction de l'image et produire des déplacements de l'hypothèse
initiale vers autre chose. Mais ces déplacements ne doivent pas
être trop prononcés, au risque de transformer radicalement
le projet. Le hasard construit donc en partie mes images, non le hasard
fugitif de l'instant mais au contraire le hasard réfléchi
d'une expérience.
Peut-on parler des motivations premières de
ces photographies ?
C'est la question du traitement de l'espace
qui m'intéresse avant toute autre chose. L'inscription de la figure
dans l'espace n'est toutefois pas uniquement une question formelle comme
on pourrait d'abord le penser. Il s'agit surtout de comprendre comment
la figure confère une présence à ce qui l'entoure.
L'architecture intervient ici comme forme emblématique de l'espace
que se donne l'homme pour exister. Immeuble et personnage, perspective
et figure, ce qui est en jeu c'est le décalage entre conscience
collective et individuelle posé en termes esthétiques.
La photographie n'implique-t-elle pas aussi une dimension
critique ?
Pas d'une manière explicite. Prenons
par exemple mon premier rapport à l'histoire de la photographie
: la découverte du livre d'Avedon mettant en parallèle des
mineurs et des personnalités. Ce qui m'a marqué c'est cette
présence d'une réalité sociale dénuée
de tout regard analytique et pourtant riche de sens. Cette découverte
est intervenue alors que j'effectuais des études de sociologie.
Je réalisais alors des photographies dans le strict cadre de mes
enquêtes, et je refusais précisément le discours face
à la forte présence des individus.
Quel type d'enquête réalisiez-vous ?
C'était en 1983, je travaillais avec
l'association franco-algérienne à Lyon sur la question de
l'immigration. Dans la banlieue lyonnaise, mon étude portait sur
une quinzaine de jeunes à partir desquels je tentais de dégager
les caractéristiques de la génération beur. Les photographies
que je réalisais alors étaient sans qualité, une
simple notation visuelle servant de mémoire à l'enquête.
Toutefois, l'individu rentrait mais aussi sortait du cadre de mon analyse,
comme d'ailleurs il était à la fois dans le groupe et profondément
isolé. Et la sociologie ne me semblait nullement rendre compte
de ce phénomène, insensible en quelque sorte à tout
ce qui n'était pas groupe humain.
Comment voyez-vous rétrospectivement la découverte
d'Avedon dans ce contexte ?
Outre une réalité sociale,
son livre semble offrir une approche esthétique, mais sans justification
aucune. L'esthétique permet alors de se passer du discours, de
donner à voir les choses dans toute leur complexité. Je
pense aussi à Diane Arbus qui est exemplaire de cette capacité
à montrer un personnage dont la condition est sociologiquement
déterminée, et auquel elle conserve pourtant toute la force
de l'individualité. D'autres figures majeures de l'histoire ont
compté, principalement Atget dans son souci de combiner organiquement
la figure à l'espace, ou bien encore Sander qui utilise la typologie
comme point de départ tout en affirmant la singularité des
personnages.
La critique tend à porter un regard sociologique
sur vos images, comment le vivez-vous ?
Je commence à peine à reconnaître
cette partie de mon travail. En 1995, Serge Guilbaut me disait que je
ne pouvais nier l'évidence et que mes images étaient fortement
ancrées dans une réalité sociale. Je ne voulais pas
en convenir alors, car j'avais bien trop peur que l'on réduise
mes images à des sortes de témoignages sociaux. Je suis
prête aujourd'hui à assumer et à parler de cette dimension
de mon travail, parce que je sais que cela en forme une composante indéniable,
et que j'opère par ailleurs une distinction claire entre reportage
et document. Alors que le reportage produit le type même de photographie
qui se donne pour la réalité, l'esthétique documentaire
entretient un rapport au monde plus distancié, prenant toujours
en compte le spectateur en lui proposant un outil de lecture sous la forme
de cette distanciation. Cela est nécessaire pour penser l'image
en tant que représentation et non comme simple présentation
d'une réalité. Le document ne se réduit toutefois
pas à sa fonction critique, il contient aussi et surtout une forte
charge poétique.
Comment cela se traduit-il dans votre méthode
de travail ?
Prenons une architecture. Ce n'est pas tel
ou tel lieu et bâtiment qui m'intéresse en soi, mais plutôt
un espace générique. Je travaille actuellement avec une
chambre claire, ce qui me permet de dessiner rapidement des lieux types.
Le dessin me permet ici de produire un décalage par rapport à
la réalité, ce qui va m'obliger ensuite à réadapter
la composition au lieu et au personnage lors d'une prise de vue. Le décalage
produit par le passage du dessin me permet d'imaginer de nouvelles choses
et d'enrichir l'hypothèse de départ. Il contribue à
nourrir mes propres projections.
À propos de dessin, quels sont vos principaux
repères dans l'histoire de l'art en général et de
la photographie en particulier?
Les primitifs italiens et flamands forment
probablement le repère le plus profond. Parce que s'y invente la
construction de la figure dans l'espace perspectif et qu'en même
temps s'y trouvent les représentations typiques des caractères
humains. Géricault est également un artiste qui m'a beaucoup
appris sur l'effet que produit le détail du mouvement sur l'ensemble
de la représentation d'une figure. En architecture, c'est la photographie
du XIXe siècle jusqu'aux avant-gardes qui est pour moi riche d'enseignements.
Non pas dans les effets visuels en tant que phénomènes spectaculaires,
mais dans les interrogations portées au problème du point
de vue. Il m'est toutefois nécessaire d'oublier les photographies
des autres pour travailler, quitte à les voir réapparaître
inconsciemment. Je produis bien des artefacts au sens où une photographie
est un montage d'éléments épars et de figures aux
attitudes totalement simulées qui, au final, malgré les
invraisemblances ou les déformations, sont devenus homogènes.
Allez-vous jusqu'à intervenir sur les clichés
eux-mêmes ?
Il peut m'arriver de faire subir un traitement
aux images par le biais de logiciels informatiques. Pour arriver à
l'image finale, il est possible qu'un certain nombre de clichés
contiennent chacun des éléments valables, et qu'il s'agisse
plutôt de les réunir que de recommencer une prise de vue.
Une telle pratique me semble intéressante pour poser encore la
question de l'écart entre la représentation et le monde,
dans un contexte où la photographie est encore considérée
comme le miroir de la réalité.
Parlons pour finir de la taille de vos tirages, qu'est-ce
qui légitime l'emploi de formats aussi importants ?
La réponse est simple dans mon cas
: je travaille à échelle réelle avec mes figures
de manière à obtenir un face à face avec le spectateur.
Il y a une autre raison : celle de l'existence même des lieux d'exposition.
Ils sont souvent conçus pour accueillir des formats monumentaux
et une photographie classique peut y disparaître littéralement.
Cela dit, je ne vis pas l'espace d'exposition comme une contrainte, mais
bien plutôt comme un espace à investir : je n'accroche pas
mes photographies, je les mets en scène. Il m'arrive même
de contourner ces espaces qui poussent au gigantisme. Par exemple au centre
culturel d'Albi, j'ai construit un lieu dans l'espace d'exposition. C'est
leur rapport à l'espace et les échos que les images provoquent
par leur coprésence qui m'intéressent. L'espace d'exposition
est une manière supplémentaire d'explorer les limites de
la photographie.
Entretien réalisé par Michel Poivert,
avec la collaboration de Paul-Louis Roubert.
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