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Entretien
: Andréa Keen
Bulletin de la SFP, 7e série-N°5,
mai 1999, p. 3-5.
Née en 1967, Andréa
Keen vit à Saint-Étienne. Après un cycle universitaire
en arts plastiques (Paris-I), elle a suivi l'enseignement de l'École
nationale de la photographie (Arles). Ses travaux, en majeure partie consacrés
au paysage, ont été exposés cet hiver à Bonn
et actuellement à Sarrebruck pour les 30 ans de l'Office franco-allemand
de la jeunesse.
Comment a débuté votre
travail sur le paysage ?
Dans le prolongement d'une étude sur
les rapports de l'homme urbain à la nature, notamment à
travers des images de germination de graines, des images de squelettes
d'animaux au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Après
une longue pause, j'ai commencé la série des Grands Paysages,
dont fait partie la photographie intitulée Grand Paysage, l'Estaque
(1992) qui était présentée au Centre national de
la photographie lors de l'exposition que nous avions faite en commun avec
Valérie Jouve (1998).
À partir de quand avez-vous
mis en place une approche spécifique du paysage ?
En 1993, lorsque j'ai passé six mois
en Allemagne. Je suis partie d'une question : comment la sensibilité
romantique faisait-elle percevoir la nature aux Allemands ? Comment, en
fait, traduire un sentiment de la nature. Mais très vite, j'ai
été confrontée à la contradiction de vivre
dans des villes comme Berlin, et d'avoir à en sortir pour faire
des photographies. C'est à ce moment-là que j'ai commencé
à travailler sur des paysages plus urbains, en particulier sur
la ligne du Mur, qui était comme un jardin en friche. Dans l'année
qui a suivi, j'ai travaillé à Stuttgart. À partir
de là, je me suis plus précisément intéressée
à ce qui, visuellement, traduisait le rapport entre une ville et
un site, comment on pouvait y repérer les traces de l'installation
de l'homme. La dimension documentaire des photographies a donc été
renforcée. Ces questions sont d'ailleurs aussi présentes
dans les images de la Côte d'Azur, où l'homme occupe l'espace
de façon de plus en plus extensive, avec relativement peu de souci
de cohérence, y compris par rapport aux exigences naturelles des
sites (zones inondables, par exemple). Le travail sur le boulevard périphérique
de Paris date également de cette époque où je voulais,
à partir de cette "frontière", considérer
la ville en elle-même comme un paysage, et les constructions comme
les éléments d'une topographie.
Vous avez résidé dans
la région de Saint-Étienne. Comment les sites industriels
ont-ils marqué vos paysages ?
De ce que j'ai fait à Saint-Étienne,
je retiens surtout un petit ensemble de photographies sur la vallée
de l'Ondaine, qui relie Saint-Étienne et la Loire. Le paysage est
profondément marqué par le passé industriel de la
vallée, mais les structures urbaines préindustrielles aussi
bien que celle de la "reconversion" sont également très
visibles. Cela a donné, bien sûr, des images plus brutales.
Ce n'est toutefois pas ma méthode qui avait changé, mais
la réalité d'un territoire. J'ai vécu l'an dernier
plusieurs mois dans le Trièves (Isère), dans un paysage
très rural entouré de montagnes. Dans cette nature très
harmonieuse, je ne retrouvais évidemment pas les repères
d'urbanisation qui jusqu'alors avaient organisé mes paysages. La
difficulté était que je ne savais plus quoi regarder dans
cette nature "sublime". L'approche topographique m'a servi à
établir des repères dans cet espace, à dépasser
la "belle image" et faire sens dans une représentation
de la nature.
Précisément, qu'entendez-vous
par "belle image" ?
Celle-ci est incarnée par l'esthétique
de la carte postale, esthétique que je préfère utiliser
plutôt que condamner. Lorsque je m'intéresse aux "marqueurs
de territoires" (routes, ponts, configurations particulières
qui constituent des points d'ancrage dans le territoire), je ressens évidemment
moins le risque de verser dans la "belle image". Il me semble
que la photographie de paysage doit aujourd'hui donner à voir autre
chose que l'évidence du pittoresque ou du sublime. Alors que la
"belle image" présuppose forcément un "beau
paysage", je trouve intéressant de confronter ce présupposé
à une autre réalité du territoire. Il faut toutefois
que le site s'y prête. La Côte d'Azur, qui incarne l'idée
du "beau paysage", mais dont la réalité nous force
à constater qu'elle ne correspond plus à cette image, est
en cela un espace idéal.
L'idée de nature peut-elle encore
se poser dans le paysage lorsque, précisément, on sait qu'ils
sont, dans nos pays, le produit d'une activité humaine ?
Je ne crois pas que ce soit l'idée
de nature qui soit la question importante lorsque l'on parle du paysage
aujourd'hui, mais bien le décalage qui existe entre le paysage
et cette idée de nature. Chacun a en tête l'image d'un paysage
idéal qui pourrait représenter cette idée de nature.
Ce qui m'intéresse, c'est de créer une perturbation en confrontant,
dans une même image, des stéréotypes picturaux (qui
participent à l'élaboration de cette image mentale) à
une réalité du paysage. Cette réalité, en
termes géographiques, est façonnée par les mouvements
telluriques et par l'érosion ; en termes de surface, elle est façonnée
majoritairement par l'activité humaine.
On parle beaucoup aujourd'hui de "territoire",
comme pour donner un supplément de sens au paysage, comment entendez-vous
ce terme ?
Je me demande si la résurgence du
terme territoire n'est pas le signe d'une nécessité de repères
à l'échelle humaine, alors que le "territoire national"
est symboliquement mis en danger par la mise en place de l'Union européenne
et la disparition des frontières. Alors que la notion de territoire
est à la fois subjective et la plupart du temps abstraite, la notion
de paysage suppose un regard porté sur un espace. Dans mon travail,
elle me sert à définir les limites d'un champ d'intervention
dans le paysage en fonction de données historiques, géographiques,
sociales ou économiques. Elle permet de convertir un espace (le
paysage) en une surface (le territoire). Les ensembles d'images s'organisant
autour d'un certain nombre de "vues clés" qui sont une
traduction visuelle de ces données.
Y a-t-il une peinture de paysage qui
vous intéresse plus particulièrement dans l'histoire de
l'art ?
Je vais dans les musées regarder la
peinture du pays où j'entreprends un travail, sans prédilection
particulière pour une période ; toutes ces représentations
du paysage sont pour moi une indication sur la "culture visuelle"
d'un peuple, qui participe de l'inconscient collectif, et qui se retrouve
dans la manière d'appréhender et de façonner la nature.
C'est une réponse sur la manière dont je me sers de la peinture
dans mon travail. Par ailleurs, il y a des peintures ou des photographies
de paysages, des images particulières, qui jouent comme des références.
Régulièrement, mais à de longs intervalles, je vais
puiser dans ma collection de cartes postales (qui est une sorte de mémoire
incomplète des oeuvres que j'ai vues) des images que j'accroche
au mur. Le choix s'effectue sans relation directe avec le travail en cours,
mais dans ces oeuvres, les artistes ont trouvé des réponses
à des questions très simples et concrètes que je
peux me poser.
Comment s'articule la dimension descriptive
d'une photographie et la dimension méditative des paysages qui
en résulte ?
C'est dans la question du rythme que parviennent
à s'agencer la fonction descriptive et l'attitude contemplative.
Un certain nombre de mes photographies sont des sortes d'images de contemplation
ou de repos. Ces images, souvent de format relativement réduit,
et a priori plus classiques, viennent en contrepoint d'images chargées
d'une dimension critique, même si celles-là n'excluent pas
toute dimension méditative ou contemplative.
Entretien réalisé
par Michel Poivert.
Bibliographie :
- Valérie Jouve, Andréa Keen, CnP, Paris, 1998.
- Next to the city, collectif, éd. Solitude, Stuttgart, 1998.
- Aller et retour, 30 Jahre, Office franco-allemand de la jeunesse, Bonner,
Saarbruke, Kiel, 1999.
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