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Entretien
avec Baudoin Lebon
Bulletin de la SFP, 7e série-N°6, octobre
1999, p. 2.
Depuis l'ouverture de sa galerie en 1976, Baudoin Lebon
n'a jamais cessé de présenter de la photographie, qu'elle
soit ancienne ou contemporaine. Aujourd'hui représentant en France
de photographes comme Joël-Peter Witkin, Robert Mapplethorpe ou Lucien
Clergue, il a aussi la charge de gérer les fonds historiques Texbraun
et Harry Lunn.
Il semble que, contrairement à une galerie parisienne
traditionnelle, vous opériez par ruptures, en imposant vos choix,
quitte parfois à brouiller les cartes…
Cela s'est fait naturellement, avec le temps
et sans douleur. J'ai toujours essayé de ne pas prendre en compte
les critères de marché ou de mode pour les artistes que
je présente. De fait, mes choix répondent à trois
critères : le travail de l'artiste doit s'insérer dans l'histoire
de l'art, il doit être le fruit d'une individualité forte,
atypique et n'appartenant à aucun courant &endash; je préférerai
toujours un chef de file ou un indépendant à un chef d'école
&endash; et enfin, j'aime avant tout les découvertes et l'exploration.
Dans ce cadre, je ne m'interdis absolument rien…
… Comme la présentation de cette exposition
résolument historique sur les négatifs de Louis Robert,
en décembre dernier ?
Cette exposition Louis Robert, réalisée
par Sam Stourdzé et que j'ai présentée à la
galerie, est en effet un parfait exemple de ce genre de démarche
: un travail de qualité sur un versant peu connu d'un artiste ou
d'une oeuvre et qui met en valeur des précédents. Pour moi,
certaines des images de Robert, comme le Château de Saint-Cloud,
annoncent celles de Walker Evans. Robert se révèle être
un chercheur et un inventeur sur tous les plans de la photographie, aussi
bien physique, chimique et esthétique. C'est ce que j'aime chez
un artiste et c'est ainsi que je conçois le rôle de la galerie,
qui est de faire sortir une oeuvre du cliché dans lequel elle est
enfermée. J'ai toujours tenté de faire cela, même
avec des artistes plus connus comme Jean Dubuffet ou Robert Mapplethorpe.
Revendiquez-vous cet éclectisme affiché
de la galerie ?
C'est plus un constat qu'une revendication,
le constat du découvreur, même si à la longue cela
peut se transformer en coquetterie. C'est cet éclectisme qui m'a
permis de défendre, par exemple, un artiste comme Witkin pendant
vingt ans pour le voir aujourd'hui reconnu par les amateurs et le marché.
C'est à la fois inquiétant et rassurant, surtout quand on
sait qu'à Paris un artiste inconnu est souvent considéré
comme nul.
Comment s'est intégrée la photographie
à votre activité de galeriste ?
Elle s'est intégrée naturellement
au programme et c'est avec une exposition de photographies de Ben que
j'ai ouvert la galerie en 1976. À l'époque ce n'était
pas si évident, puisque la plupart des artistes, même s'ils
utilisaient la photographie, refusaient la dénomination de photographes.
Le médium n'était pas reconnu artistiquement. Pourtant,
pour moi, la photographie s'est toujours imposée comme étant
le médium du xxe siècle, comme il y a eu la tapisserie au
Moyen ge ou le portrait peint au xixe siècle. J'ai toujours intégré
la photographie dans mes champs d'exploration, de la même manière
que je ne refuse jamais de m'intéresser à un travail quel
que soit le médium. Je peux présenter aussi bien de la photographie
que des travaux des aborigènes d'Australie.
Vous développez, parallèlement à
la galerie, une activité reconnue de marchand.
Ce sont deux activités différentes
avec d'un côté l'édition et la promotion d'artistes
vivants ou non, représentés par la galerie, et de l'autre,
l'activité de marchand qui nécessite un travail de recherche
permanent au risque de voir cela s'apparenter au travail de l'antiquaire.
Pour la photographie du xixe siècle, il y a non seulement la nécessité
d'en assurer la promotion mais également le besoin constant de
mener des recherches sur les sources et la provenance. Même si sur
les fonds Texbraun ou Harry Lunn dont je m'occupe, ce travail est en partie
réalisé, il faut toujours rester vigilant sur l'attribution
des oeuvres anciennes. Cette activité de marchand permet également
de faire vivre la galerie et m'autorise à prendre des risques en
défendant de jeunes artistes.
Quel regard portez-vous sur le traitement de la photographie
historique aujourd'hui ?
Je pense que la vision historique de la photographie
sera remise en cause plusieurs fois dans les dix ans à venir. Par
exemple, il n'y a pas si longtemps, Le Gray n'avait pas encore, loin de
là, acquis le statut qu'il a aujourd'hui. Toute cette histoire
n'est faite que de remises en cause et de découvertes. Les grandes
collections françaises, comme celles de Roger Therond et d'André
Jammes, ne sont à ce titre que des constats et, paradoxalement,
on n'assiste pas à une mise en perspective de l'histoire de la
photographie. Il existe des travaux de nature encyclopédique, mais
jamais de nature relativiste. À ce titre, l'exposition des Monuments
français, au cours de laquelle on a pu vérifier que Marville
préfigurait Atget, représente pour moi un très bon
exemple. Pour ma part, je prépare un panorama sur l'histoire de
la photographie, qui sera certes très subjectif, mais il faut bien
commencer…
Comment analyser le récent engouement du marché
pour la photographie ancienne ?
Je trouve bien évidemment que c'est
un engouement formidable, même si l'on apprend que les emballements
du marché sont sinusoïdaux et qu'ils relèvent parfois
d'injustices. Pour la photographie contemporaine, je ne trouve toujours
pas normal, par exemple, que Witkin soit moins coté que Cindy Sherman
ou Nan Goldin. C'est là que l'on voit que le marché n'est
pas toujours en phase avec l'histoire de l'art. Regardez la cote qu'avait
Bazaine dans les années 50, alors qu'à cette époque
Dubuffet était bien moins cher.
Votre activité de marchand se décline
également en activité de consultant et d'expert…
Cela répond à une évolution
naturelle du métier, mais aussi à mon souhait de faire partager
ma passion et mon goût. Cela m'oblige à dépasser le
simple métier de marchand et me permet de figurer dans des commissions
d'achat ou dans des comités scientifiques. Cela m'incite également
à voir plus loin que les artistes représentés par
la galerie, et mon rôle dans ces cas-là est d'avoir un regard,
une vision globale qui aille au-delà de mes choix de marchand.
Cette attitude diffère du schéma du marchand classique en
dehors des choix duquel il n'y a point de salut…
Comment voyez-vous le rôle du marché aujourd'hui
?
Je pense que le marché se fait de
plus en plus présent et les frontières tendent effectivement
à se brouiller. Ainsi le nouvel accrochage du musée d'Art
moderne, inauguré il y a quelques jours au Centre Georges-Pompidou,
démontre, s'il le fallait encore, ces nouvelles affinités
qui existent entre les marchands et les conservateurs.
Propos recueillis par Paul-Louis Roubert
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