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Principe
de reconstitution. Entretien avec Édouard Levé
Bulletin de la SFP, 7e série-N°18,
avril 2004.
Né en 1965, Édouard
Levé vit et travaille à Paris. Écrivain et photographe,
ses travaux ont été découvers en 2003 à l’occasion
d’une exposition à la galerie Lœvenbruck et de la publication
de l’ouvrage intitulé Reconstitutions. La rigueur et la liberté
de ses mises en scènes reposent sur un imaginaire inspiré
par les jeux de principes et de hasard, qui laissent toutefois place à
l’ironie en s’attachant à décrypter et à
combiner les stéréotypes de notre culture visuelle. Il sera
présent à la rentrée dans le cadre du festival Image
au Centre à Tours.
Votre œuvre semble tout d’abord
guidée par un principe de jeu. Vous aimez prendre appui sur la
connotation d’un nom, déplacer un code ou l’inverser
afin de vous imposer des contraintes a priori absurdes qu’il vous
faut ensuite respecter. D’où vient cette manière de
concevoir votre travail ?
Ma première référence
est l’œuvre de Raymond Roussel, d’abord parce que les
objets qu’il a inventés dans ses écrits formeraient
d’admirables œuvres d’art contemporain, mais aussi et
surtout parce qu’il a travaillé à partir de jeux de
langage capables de générer des images étranges.
Ma manière ludique de pratiquer la photographie à partir
de contraintes cherche un effet inducteur du même type. Georges
Perec et sa « littérature à principes » m’ont
également influencé. Dans mes premiers travaux, comme les
Portraits d’homonymes où j’ai photographié des
homonymes de personnalités artistiques et littéraires trouvés
dans l’annuaire – ou bien dans le travail sur le village nommé
« Angoisse » ou chaque élément de la commune
devenait une “Église d’Angoisse”, un “Bar
d’Angoisse”, etc., en donnant une atmosphère particulière
à des lieux banals –, il s’agissait de fabriquer des
oxymores photographiques, dans lesquels l’empreinte du réel
le plus prosaïque se trouvait confrontée à une image
mentale préexistante. Cette procédure a été
aussi à l’œuvre dans la première série
des reconstitutions, consacrée à la recréation de
mes propres rêves avec les personnes qui y étaient apparues
et rejouaient “réellement” leur propre rôle.
La série consacrée au
rugby, où des personnes prennent la pose d’actions de jeu,
sans porter de tenue de sport et sur un fond neutre, font-elles référence
à des scènes réelles reconstituées ?
Ce sont, comme le titre général
de ces séries l’indique, des “reconstitutions”.
Le point de départ n’est cependant pas une action réelle
mais l’étude de centaines d’images de presse d’après
lesquelles je suis parvenu à élaborer des scènes
stéréotypées. Ces scènes que j’ai créées
par l’analyse d’un corpus ont été ensuite dessinées.
Le dessin est une version abstraite, simplifiée et synthétique
des scènes auxquelles je me réfère. Lors de la prise
de vue, je copie le dessin en demandant aux modèles de l’imiter.
Immobiles, ils miment un “arrêt sur image”, non une
séquence cinématographique. Les scènes sont décontextualisées
par le fond noir et l’absence de décor. La série de
quinze images ne cherche pas à créer une suite narrative,
comme l’exigerait la reconstitution d’un match. Il s’agit
plutôt d’une suite de chorégraphies sportives où
les modèles prennent la pose et forment un tableau vivant. Les
instructions sont précises, notamment en ce qui concerne la neutralité
de l’expression des visages. Rien ne doit rappeler le caractère
expressif ou pathétique d’un joueur en pleine action ; il
n’y a pas non plus de relations psychologiques entre les personnages.
En somme, je produis ici, comme dans les autres reconstitutions, un référent
sans histoire.
Le travail sur les
stéréotypes n’empêche pas un choix précis
des couleurs de vêtements, la combinaison des poses, l’abstraction
du décor, et tout cela conduit à une forme “figurative”
de l’abstraction qu’achève l’absence de titre.
Mais un détail s’ajoute et forme l’élément
troublant de ces reconstitutions : l’absence du ballon !
Je ne critique pas les stéréotypes, je les analyse
et les restitue avec une plastique qui en simplifie la grammaire. Mais
cette simplification, qui tend au départ à neutraliser les
signes de reconnaissance de l’image de référence,
produit une forme d’ambiguïté sur le statut de ces images.
La disparition du ballon en constitue le point extrême : privé
du centre de son action, la scène peut alors basculer dans d’autres
registres. La relation des corps entre eux évoque d’autres
répertoires : désir, violence, extases ou drames collectifs.
L’image peut aussi quitter son référent et basculer
dans une complète étrangeté.
Dans la série
intitulée Quotidien, les modèles miment des scènes
incompréhensibles mais qui induisent toutefois un sentiment de
familiarité. Là encore, vous travaillez par soustraction
: tout est en place mais il manque l’élément essentiel
de l’action qui serait la clé de lecture de l’action
mimée.
Comme le titre l’indique, il s’agit de partir d’images
de presse, et plus précisément du quotidien Libération.
J’ai fait rejouer aux modèles des images de reportages, mais
il ne s’agit plus de stéréotypes, comme dans une série
précédente intitulée Actualités. Ici, j’ai
choisi des images singulières, non communes. Je les ai décontextualisées
: vêtements, sexes, âges ou races des modèles ne correspondent
plus à ceux de l’image de départ. Il ne reste que
le langage chorégraphique de la scène d’origine, dans
laquelle les personnages entretiennent des rapports corporels dont la
signification échappe. L’effet produit me rappelle le sentiment
que j’ai devant un débris archéologique auquel je
ne connais rien : je me dis qu’il doit avoir un sens, mais il ne
se dévoile pas. Il manque les pièces qui permettraient d’assembler
le puzzle. L’absence des éléments essentiels pour
comprendre l’action des scènes (accessoires, décor,
date, mais aussi légende de la photographie ou titre de l’article
dans le journal), fait de la série Quotidien une collection de
rébus sans solution. Ces photographies sont comme des représentations
d’un langage.
La neutralité expressive contient-elle
ici un part critique à l‘égard de ces images de presse
souvent très choquantes ? En pleine esthétisation de la
culture photographique (et notamment du photojournalisme célébré
par l’institution patrimoniale), comment votre travail répond-il
à cette iconographie ?
Le choix du neutre est une règle du
jeu et non un objectif (hypothétique) à atteindre. Cette
contrainte de la neutralité autorise une interprétation
plus large, mais aussi plus ambiguë de la scène. Pour ce qui
concerne mon rapport avec l’image de presse et la photographie journalistique,
je vous propose de détourner cette citation de Roland Barthes à
propos du théâtre : « Pour le théâtre
traditionnel, la parole est la pure expression d’un contenu, elle
est considérée comme la communication transparente d’un
message indépendant d’elle. Pour le théâtre
d’avant-garde, au contraire, la parole est un objet opaque détaché
de son message, se suffisant pour ainsi dire à lui-même.
En somme, de moyen, le langage devient fin. » En remplaçant
« théâtre traditionnel » par « photojournalisme
», « théâtre d’avant-garde » par
« reconstitution », et « parole » par «
photographie », on obtient une phrase qui décrit assez bien
l’esprit de mes reconstitutions : « Pour le photojournalisme,
la photographie est la pure expression d’un contenu, elle est considérée
comme la communication transparente d’un message indépendant
d’elle. Pour la reconstitution, au contraire, la photographie est
un objet opaque détaché de son message, se suffisant pour
ainsi dire à lui-même. En somme, de moyen, le langage devient
fin. »
Les “reconstitutions” fonctionnent
toutes sur des manques ou des disparitions, comme le ferait un travail
de peintre “en réserve”, laissant le fond remplir la
surface. Comment expliquez vous cette manière ?
Image en réserve et réserve
psychologique des personnages ! En ce double sens, mes photographies sont
réservées. Je garde le minimum nécessaire à
leur construction en me servant du hors-champ narratif, c’est-à-dire
ce qui viendrait avant et après ce qui nous est montré de
l’action. Il faut l’imaginer et non le lire dans l’image.
Celle-ci est réservée encore sur ce mode-là, donnant
le sentiment d’être extraite et figée comme un tableau
vivant. Dans la série Actualités, cette recherche est particulièrement
visible. Il s’agissait de partir de photographies de presse, mais
cette fois d’en extraire des stéréotypes, sur le thème
des représentations protocolaires du pouvoir politique et économique.
Ces hommes “naturellement” en représentation, “naturellement”
théâtraux, se trouvent imités sans difficulté
par les modèles, dont le caractère stéréotypé
est accentué par l’uniformité du costume et l’inexpressivité
du visage. On voit alors ce qui disparaît ou plutôt ce qui
manque et que l’image révèle : l’effet de vérité.
Dans votre ouvrage
littéraire intitulé Œuvres, vous avez rédigé
533 entrées décrivant des projets d’œuvre. Toutes
devront-elles trouver une traduction plastique ?
C’est à l’origine un travail littéraire.
Si certaines ont été réalisées – comme
des images de la série Pornographie – ou bien si certaines
images de cette même série ont donné lieu à
des performances, il ne s’agit pas d’un programme de travail,
ou d’un catalogue raisonné par anticipation ! Cependant,
bien que nombre d’entre elles soient appelées à rester
pur langage, il y a fort à parier que, parmi ces centaines d’œuvres,
je choisisse à l’avenir d’en réaliser à
nouveau.
Propos recueillis par Michel Poivert
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