| |
Entretien
avec Christian Milovanoff
Bulletin de la SFP, 7e série-N°16,
avril 2003.
Photographe, écrivain, enseignant
à l’école nationale de photographie d’Arles,
Christian Milovanoff a su construire une œuvre qui, si elle reste
guidée par une constante réflexion sur le statut de la représentation,
ne cesse de se renouveler. Après la sortie de son ouvrage, Le Louvre
revisité, il a participé à la mission de la DATAR
puis a travaillé pour le musée de Saint-Etienne sur le thème
du supermarché en 1993. Son exposition « Conversation pieces
» en 2002 au Frick Art Museum de Pittsburgh aux Etats-Unis, suivie
de la sortie d’un livre éponyme, montrent à quel point
le jeu d’emboîtements formels permet à Christian Milovanoff
de ne jamais se laisser enfermer dans un carcan théorique et esthétique.
Comment avez-vous commencé votre
travail photographique ?
J’ai commencé à la fin
des années 1970 en allant faire régulièrement des
images au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Je me souviens
avoir parcouru les différents pavillons qui le composent, avoir
longuement regardé les vitrines du vivarium ou les cages des félins.
Je prenais des images en noir et blanc que je repeignais méticuleusement,
et presque de manière obsessionnelle, augmentant ainsi l’effet
photo-réaliste que je recherchais plus ou moins, sans trop savoir
à dire vrai le pourquoi, mais tout se passait comme si une telle
image ne suffisait pas et qu’il fallait la compléter.
Quand et pour quelles raisons avez-vous
abandonné les photographies peintes ?
Après le Muséum d’histoire
naturelle, il y a eu une série de photographies prises dans le
Jardin éxotique de Monaco (une autre forme du musée en quelque
sorte) et rehaussée par des pigments de couleur, puis je suis allé
en Italie. La dernière image de ce séjour a été
faite aux Offices à Florence, un tableau de Bronzino, le portrait
d’Eléonore de Tolède avec un de ses fils, je n’avais
retenu que la manche richement décorée au niveau de l’épaule
gauche et qui faisait écho aux moulures du cadre en bois doré.
Quand, à mon retour en France, j’ai vu l’image tirée
sur papier, je me suis rendu compte qu’il était peut-être
inutile de la colorier, qu’il fallait s’en tenir là,
à ce que je mettais en place à travers une telle représentation.
Cela a inauguré tout le travail
au Louvre qui s’est terminé par une exposition et un livre
Le Louvre revisité.
Oui. L’image de Florence, c’était
un détail et plus que cela, un jeu avec des formes pliées
à un regard particulier. Au Louvre je me suis livré à
une sorte d’archéologie de la peinture, en ne retenant des
tableaux peints par quelques maîtres anciens que des fragments auxquels
j’associais, seulement par le cadrage, d’autres morceaux faits
de murs, de cadres, de tapisseries, de velours, arabesques au sol. Cela
avait pour effet de brouiller la perception conventionnelle du tableau,
de donner une nouvelle lecture de la peinture classique en la ruinant
et en la soumettant aux motifs compositionnels de Mondrian ou de Barnett
Newman.
Cette confrontation a aussi été
le sujet de vos images de ruines romaines, puis de votre travail en 1988
de réappropriation photographique d’un tableau de Pannini
qui se trouve au musée de Stuttgart. Est-ce là aussi une
forme de jeu interprétatif ou de conversation auquel vous conviez
le spectateur ?
Oui, confrontation ou conversation imaginaire
bien sûr, rencontre entre deux blocs de réalités (la
peinture et ce que l’on peut voir dehors, hors du musée)
ce qui pour moi et sous mon regard est équivalent. Tel était
l’enjeu de ce « retour à l’Antique ». L’aventure
se prolongera lorsque je découvrirai le tableau de Pannini intitulé
Roma Antica, à la Staatgalerie de Stuttgart. Je n’allais
plus déconstruire et reconstruire le tableau par juxtaposition
et association de détails, mais m’en tenir seulement à
ce que je voyais dans le tableau, au présent de celui-ci. J’entrais
en quelque sorte dans le tableau pour y prélever de purs détails,
en couleur cette fois-ci.
Mais n’avez-vous pas été
progressivement enfermé dans cette appréhension si caractéristique
?
Bien sûr, on m’a demandé
de manière très naïve de revisiter certains musées,
ce que je n’ai pas fait, ne voulant pas devenir celui qui décadre
à tout bout de champ. A dire vrai, l’alliance de la frontalité
et du déplacement latéral ne « marche » pas
forcément. Le tableau, son auteur, le cadre, son histoire, le mur
et sa matière ont, cela est sûr, de l’importance.
La Mission Photographique de la DATAR
à laquelle vous avez participé a-t-elle été
une remise en cause ou un prolongement du travail ?
Je préfèrerai dire un travail parallèle
puisque réalisé en même temps que le Louvre et l’Antique.
Le prolongement, je le constate seulement aujourd’hui, presque vingt
ans plus tard, puisque je retravaille dessus, en reprenant les quelques
huit mille images faites dans les bureaux. A l’époque ce
fut amusant et fatiguant. J’ai tout fait pour me retrouver dans
mon élément, et penser dès lors l’espace du
bureau comme un espace muséal. Si l’on y prête attention,
la visée « traversante » que j’ai adoptée
est celle à l’œuvre dans la tradition picturale des
intérieurs hollandais. J’ai toujours recherché un
centre de gravité immobile et lumineux matérialisé
par une fenêtre ou son équivalent et ce « jour »
va déclinant au fur et à mesure que l’on s’en
éloigne pour devenir très sombre, presque noir, au bord
de l’image, c’est-à-dire au bord du cadre.
Par la suite il y a eu « Les
supermarchés » où l’on constate la même
préoccupation. Vous abandonnez, comme pour les bureaux, le domaine
du grand art en vous tournant vers des objets communs et familiers. Peut-on
parler d’une dimension critique dans ce travail ?
Critique ? Non, même si j’étais
très conscient de l’ampleur des techniques et des stratégies
de vente dans les supermarchés. Ce qui m’a intéressé,
c’est de détailler les empilements de marchandises en feignant
de les reproduire comme des tableaux et si certains ont entrevu une dimension
critique, il s’agit d’une dérive imaginaire de leur
part. J’ai visité le supermarché comme je l’avais
fait pour le Louvre ou le Forum romain : les étalages étaient
des collections, les allées des galeries ou des champs de ruines.
A ces vues de marchandises j’ai associé, pour l’exposition
au Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, d’autres images
prises çà et là dans de grandes agglomérations
urbaines, des lambeaux arrachés à la ville, et puis surtout
j’ai diffusé par haut-parleurs un texte de fiction que j’avais
écrit pour la circonstance et qui consistait en une succession
de descriptions et de souvenirs que je contais, pour ne pas dissocier
justement la part fictionnelle et documentaire et pour situer le travail,
comme le répète souvent Jean-Luc Godard, « à
l’intersection du réel et de sa métaphore, de la fiction
et du document ».
Mais n’avez-vous pas éprouvé
dès lors une sorte de manque « humain » ? La dimension
documentaire est-elle présente dans votre travail ?
Il serait trop long ou déplacé
de développer ici l’utilisation que je trouve abusive du
mot documentaire qui, dans certaines œuvres actuelles, apparaît
comme un concept caoutchouc que l’on étire à souhait
sans trop savoir ce qu’il recouvre. Le résultat, trop souvent,
relève du sociologisme et, dans le pire des cas, de la pratique
qui consiste à donner des leçons, et cela au nom d’une
certaine crise du reportage ou plus simplement de la transmission de l’information
(crise qui nous est annoncée chaque année depuis des décennies).
Et à cela s’ajoute la fameuse place du spectateur à
qui on retire tout à force de tout lui donner. Il serait temps
de relire Diderot. Quant au facteur humain, il est c’est vrai peu
explicite dans mon travail, au moins jusqu’à l’exposition
de Pittsburgh en juillet 2002. S’il est un manque, il n’implique
pas la souffrance.
Dans ce travail à Pittsburgh
vous avez assemblé différents niveaux de représentation,
et des registres très variés.
L’invitation qui m’a été
faite au Musée de Pittsburgh est une sorte de reprise comme «
si ce qui avait été fait ne l’avait pas encore été
assez » (la formule est de Delacroix). Ne devant répondre
à aucune contrainte de commande et de programme. J’ai arpenté
librement la ville et les districts, j’ai déambulé
dans les rues et bien évidemment j’ai travaillé dans
le musée, comment pouvait-il en être autrement, d’autant
plus que j’allais y découvrir à travers l’œuvre
de Devis un genre pictural particulier qui a vu naissance au XVIIIe siècle
en Angleterre et qui se nomme conversation pieces, des portraits
mettant en scène des familles ou des amis plus ou moins occupés,
parlant et posant devant un paysage à l’égard duquel
ils n’ont guère d’attaches si je puis dire, si ce n’est
d’être un fond, un prétexte pour ces personnes de poser
ainsi devant lui. A mon tour, j’allais rendre possible des rapprochements
entre deux ou plusieurs registres d’images, d’établir
donc une conversation. Les images, celles qui montraient les rues, les
façades, les vitrines, les enseignes lumineuses, les ponts, les
arbres, la foule même, ou encore les figures peintes et détaillées
étaient donc faites pour elles-mêmes, mais je savais que
plus tard elles entreraient ou pas en relation avec d’autres reproductions
afin que s’en dégage une certaine idée de la beauté,
celle que Pierre-Lin Renié, dans son puissant texte du catalogue,
désigna comme « les beautés de la ville ordinaire
», une tentative sans relâche d’ordonner le chaos du
monde.
Propos recueillis par Estelle Bories
|
|