Conservation : Les affres de la forme tableau. Entretien avec Georges Monni.

Bulletin de la SFP, 7e série-N°3, mai 1998, p. 6-7.

Restaurateur de photographies, formé à l'Ifroa (Institut de formation des restaurateurs d'oeuvres d'art) sous la houlette de Anne Cartier-Bresson, Georges Monni s'est penché sur les problèmes posés par les montages contemporains de grands formats.

 

Sur quel type de pièces êtes-vous amené à intervenir ?
Les collections contemporaines sont majoritairement constituées d'images en couleurs et de grands formats. La photographie-tableau est née de la confrontation avec l'espace muséal. « La photographie, c'est le photojournalisme, le reste, c'est de la peinture » a dit Boltanski. Cette définition résume parfaitement le nouveau statut que la photographie acquiert dans les années 1980, et que l'on a appelée "photographie plasticienne". Pour présenter ces oeuvres, on utilise un procédé qui consiste à coller la photographie avec un adhésif double face sur un support rigide, le plus souvent en aluminium.

Quel genre de problèmes rencontre-t-on ?
De nombreux problèmes sont directement liés au mode de présentation. Le laminage sur aluminium étant un procédé de montage irréversible, l'oeuvre est définitivement solidaire de son support. L'encombrement dû aux grandes dimensions rend la manipulation, le transport et le rangement de ces oeuvres très délicats. C'est généralement au cours de ces différentes étapes que se produisent les "accidents" les plus courants, comme les éraflures ou la déformation du support même.

Comment procédait-on jusqu'à présent ?
Il n'y a jamais eu de solution spécifique pour les images de grands formats. Bien souvent, les plaques d'aluminium sont montées sur un châssis en bois, hérité de la peinture, qui se déforme dans le temps. Les restaurateurs de peinture et les encadreurs sont les premiers à s'être penchés sur les grands formats. Mais leurs compétences limitées en matière de photographie n'ont pas permis de proposer des solutions satisfaisantes.

Peut-on évaluer la viabilité de ces montages modernes ?
C'est extrêmement difficile, car la photographie laminée sur aluminium est un objet complexe qui fait intervenir un grand nombre d'éléments. Il y a tout d'abord l'image proprement dite, puis l'adhésif, le support et le châssis et parfois un film en PVC qui est censé protéger l'image en la recouvrant. Chacun de ces matériaux a une stabilité chimique et physique différente. L'altération d'un seul de ces éléments entraîne un processus de dégradation de l'oeuvre bien souvent irréversible.

Y a-t-il des solutions ?
Des montages de substitution ont consisté à introduire entre l'oeuvre et le support une couche d'intervention, une feuille de carton, par exemple, sur laquelle il est plus facile d'intervenir pour effectuer le démontage. Mais ces méthodes manuelles, lentes et difficiles à mettre en oeuvre, restent insatisfaisantes.

Vous avez vous-même mis au point un nouveau système de montage.
L'idée était de trouver une solution pour pouvoir démonter facilement la photographie. Mes recherches sur les adhésifs ne m'ont pas permis d'y arriver. J'ai alors réfléchi au support et je me suis dit qu'un revêtement partiellement antiadhérent pouvait permettre un collage temporaire. J'ai donc eu l'idée d'incorporer un film de polyester siliconé entre l'oeuvre et le support. Cette solution ne bouleverse pas le processus de montage "traditionnel", c'est-à-dire industriel. Cette méthode de montage permet un démontage et un remontage de l'image sur le support tout en conservant l'intégrité de la photographie. Ainsi démontée, l'image peut être rangée dans un meuble à plans, ou bien roulée en tube et voyager ainsi avec un risque minimal. Elle n'est donc plus tributaire de la lourdeur et des possibles déformations du support.

Qui cela intéresse-t-il au premier chef ?
Tout d'abord les photographes, qui ne voient plus leurs images "prisonnières" du support. Mais aussi et surtout les conservateurs, car cette méthode répond aux problèmes de stockage, de transport et de présentation. C'est un retour de la photographie contemporaine à un archivage de type traditionnel, car tout le système tourne autour de l'idée d'un démontage et d'un remontage possibles de l'image. Imaginez-vous qu'une photographie laminée de 4 mètres sur 2, comme Vue I de Patrick Tosani sur laquelle j'ai travaillé, pèse entre 50 et 60 kilos. À ce niveau-là, ce n'est plus une photographie mais un objet fragile.

Les mentalités sont-elles en train de changer concernant la conservation ?
Depuis peu, les photographes ont vraiment réalisé l'importance du soin à apporter au montage et à la présentation de leurs images. Si ceux-ci ont des exigences d'ordre esthétique, le marché dans lequel évolue la photographie contemporaine a, lui, des exigences économiques. C'est pour cette raison, je crois, qu'il est nécessaire d'établir une véritable concertation entre tous les acteurs. Et c'est sans doute le rôle et l'intérêt des conservateurs que de faire pression pour le respect et la bonne réalisation de toutes les étapes de la réalisation d'un montage contemporain.

Propos recueillis par Paul-Louis Roubert.

IFROA, 150 avenue du Président Wilson, 92210 Saint-Denis La Plaine, tel. 01 49 46 57 00.