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Marché
: Le goût de l'épreuve. Entretien avec Marc Pagneux
Bulletin de la SFP, 7e série-N°2, janvier
1998, p. 9-11.
Expert, marchand, galeriste et membre de la SFP,
Marc Pagneux est un spécialiste de la photographie ancienne. Il
nous livre dans cet entretien son analyse du marché de la photographie.
Comment se porte le marché de la photographie
?
Il faut tout d'abord distinguer deux choses.
Le marché des appareils, qui est très ancien puisqu'on connaît
des catalogues datant de l'entre-deux-guerres, et celui des épreuves
que je connais mieux. Il est d'ailleurs beaucoup plus récent en
France et n'a vraiment commencé à se développer qu'il
y a une quinzaine d'années sous l'impulsion de maître Lelièvre,
commissaire-priseur à Chartres. C'est lui qui, au début
des années 1980, a réuni des images suffisamment rares pour
faire venir des collectionneurs étrangers. Le marché est
aujourd'hui à maturité. Je constate même que la photographie
ancienne se vend mieux en France qu'à l'étranger. Pour preuve,
une récente vente aux enchères, au cours de laquelle un
Vapeur de Le Gray a été vendu 510 000 francs, un record
mondial !
Peut-on évaluer ce marché ?
C'est très difficile de faire une
évaluation précise, car les images sont diffusées
à travers des canaux différents et les chiffres ne sont
pas agrégés. On peut toutefois tenter d'estimer ce marché.
Concernant les ventes aux enchères, une dizaine de ventes ont eu
lieu en 1997. Les enchères globales s'élèvent à
une dizaine de millions de francs. À cela, il faut ajouter le commerce
privé, c'est-à-dire les images vendues dans les galeries
ou chez les antiquaires. Les ventes annuelles y sont du même ordre
de prix que dans les enchères publiques.
Qu'achètent actuellement les collectionneurs
?
Les images du XIXe siècle se vendent
très bien. Vous dire qu'elles sont les plus recherchées,
c'est plus difficile. Les modes passent. Il y a une quinzaine d'années,
Atget était très recherché, il l'est moins aujourd'hui.
En réalité, ce sont les images en très bon état
de conservation qui se vendent le mieux. Il y a quelques mois, un autre
Vapeur de Le Gray dont la qualité de conservation pouvait être
évaluée à 7,5 sur 10 a été adjugé
à 30 000 francs, rien à voir donc avec la vente de Chartres
en octobre dernier. Pour les images du XXe siècle, les prix sont
fonction de la nature de l'image. Une épreuve vintage, c'est-à-dire
un tirage contemporain de la prise de vue, se vend dix voire cent fois
plus cher qu'un retirage. La photographie du siècle dernier ne
souffre pas de ce problème. Le photographe fait son image, on ne
sait pas combien au juste, cinq ou dix ou plus pour les photographes qui
font commerce de leurs épreuves, comme Charles Marville, Baldus.
Les daguerréotypes sont-ils très recherchés
?
Les collectionneurs purs de daguerréotypes
sont des gens un peu à part. En un seul exemplaire, d'une manipulation
compliquée, les daguerréotypes s'apparentent plus à
la peinture. Ils se vendent toutefois très bien, comme en témoigne
L'Enterrement du duc d'Orléans par Gaudin, préempté
au prix de 150 000 francs par le musée d'Orsay. C'est certainement
le centimètre carré photographique le plus cher vendu en
France.
Qui sont les acheteurs d'images ?
Des gens très différents, de
toutes nationalités. Lors de la vente du 29 septembre dernier,
nous avons reçu des enchères par téléphone
de Sao Paulo, de Norvège, d'Espagne et du monde entier. Que dire
de ces acheteurs ? Ce sont souvent des gens qui viennent du cinéma
ou de la publicité, très souvent de l'image, du visuel.
On trouve aussi des collectionneurs de documents anciens qui cherchent
des images sur leur région, un album de l'Yonne ou du Loiret.
Peut-on faire un bon placement en photographie ?
C'est tout à fait possible, je crois
même que c'est plus rentable que la Bourse. Sur cinq ans, sans trop
m'avancer, je dirais que l'on ne risque rien. La photographie de base,
le voyage notamment, augmente en moyenne de 20 % par an. Un album se vendait
4 000 francs il y a deux ans. Le même trouve aujourd'hui preneur
à 8 000 francs. En photographie moderne, c'est différent.
Tout dépend du nombre de tirages existant. C'est du reste la première
question posée par le collectionneur. C'est sidérant, mais
c'est comme cela. Il est indispensable de se pencher sérieusement
sur ce problème. On pourrait envisager de définir un tirage
maximal, de dix épreuves, et ensuite de rayer le négatif.
Bien entendu, si je faisais cette proposition à un photographe,
il y a des chances pour qu'il me traite de barbare. Je comprendrais aisément
sa réaction, mais en tant que marchand, je lui répondrais
que s'il veut vendre ses épreuves, il faut à un moment ou
un autre pouvoir donner des garanties à l'acheteur. Pour l'instant,
je n'ai pas trouvé d'autres solutions que celle-ci !
La photographie contemporaine se vend-elle ?
Évidemment, vous avez toujours des
grands photographes, Richard Avedon, Irving Penn, ceux-là sont
toujours très recherchés, mais la plupart des jeunes photographes
ont un mal fou à se faire exposer et donc à se faire acheter.
Je ne sais pas s'il y a des solutions à ce problème, mais
ce dont je suis certain, c'est que si un jour il n'y a plus 1 franc de
l'État pour acheter de la photographie contemporaine, on régressera
de vingt ans. Et la photographie retournera dans un ghetto.
Comment voyez-vous le marché évoluer
en France ?
En chinant, un collectionneur trouvera encore
pendant quelques années de très belles pièces, c'est
certain. J'ai récemment vu dans une vente aux enchères une
image superbe, un pur chef-d'oeuvre digne d'être reproduit dans
un catalogue, passé inaperçu aux yeux de tout le monde.
Elle a été vendue 800 francs dans un lot. Nous devrions
encore voir sortir pendant une dizaine d'années des fonds familiaux,
mais après c'est un peu l'inconnu. J'ai la ferme conviction que
les albums constitués d'une cinquantaine d'images, les albums de
voyage par exemple, se vendront image par image. Même chose pour
les albums japonais laqués. Vendus 2 000 francs, il n'y a pas si
longtemps, ils se négocient aujourd'hui 7 000 francs ; j'en ai
même vu un trouver preneur à 14 000 francs. Dans moins de
dix ans, il est évident qu'ils se vendront eux aussi à la
pièce.
Propos recueillis par Jacques-Olivier Martin.
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