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Entretien
: Marc Pataut
Bulletin de la SFP, 7e série-N°4,
octobre 1998, p. 3-5.
Né en 1952, Marc Pataut vit à Paris.
Photographe, enseignant et militant dans le collectif Ne pas Plier, ses
travaux ont été salués lors de la Documenta de Kassel
en 1997. Cet été, il a exposé, à Tulle, deux
ensembles intitulés "Aulnay-sous-Quoi ?" et "Du
paysage à la parole". Ses documentaires, notamment sur le
site du grand stade de Saint-Denis en 1993, mettent la photographie à
la croisée de l'esthétique et de la politique. C'est autour
de la question de l'Histoire que nous avons souhaité évoquer
ses travaux.
Une question continue de hanter la discipline historique
: comment dépasser le strict enregistrement des faits pour pouvoir
entreprendre de récrire ? Comment trouver, dans la part de fiction
du récit, les conditions d'un passage entre faire de l'histoire
et faire l'histoire ? La photographie documentaire n'est-elle pas une
pratique confrontée à une identique alternative ?
Un travail de type documentaire n'est pas
antagoniste d'une fiction. Je peux raconter comment s'est constitué
l'ensemble de photographie des compagnons d'Emmaüs exposées
à Sallaumines*. J'avais une vision très
idéalisée de ce qu'est une communauté avant de les
rencontrer. J'ai été confronté à des individus
extrêmement isolés au sein même de la communauté,
à des personnes fragilisées qui ont peur de la relation.
L'idée de faire une photographie de groupe se révélait,
de fait, impossible. Je suis allé revoir le retable d'Issenheim,
à Colmar, et j'ai été frappé par ces personnages
du premier volet, peints comme s'ils n'entretenaient entre eux aucune
relation, comme s'ils avaient été réalisés
à des périodes différentes. Je me suis dit : «
Je vais faire cela, montrer l'espace qu'il y a entre deux compagnons »,
mais ce fut tout aussi impossible, ils ne le voulaient pas. D'étapes
en étapes, mon projet changeait, ces refus successifs m'obligeaient
à me poser la question autrement que celle du simple enregistrement
d'une réalité, un simple reportage de celle-ci, mon histoire,
ma vie se mêlant à l'histoire de l'autre. Je me suis alors
installé dans une pièce et j'ai proposé aux compagnons
de venir un à un et de poser selon une certaine procédure.
Je voulais aller vers eux, je me suis donc mis dans une pièce éclairée
par une fenêtre sur la droite, le plus loin possible, puis, par
étapes, je me suis rapproché. Il y a donc ainsi, pour chacun
des portraits, quatre vues. En premier, la figure (le corps en entier),
puis la stature (le poids du corps, sa force), plus près encore
le visage et enfin le corps, la peau. Cette procédure ne fut pas
respectée pour tous, certains sont partis avant la fin, d'autres
ont eu peur, j'ai eu peur. Une fois la photographie exposée, cela
se voit, c'est là ; dans le travail du regard peut se recomposer
la communauté. En outre, le temps qui sépare la prise de
vue de la formulation définitive des images - mais elle ne l'est
jamais - , ce temps de latence, est le lieu où germe la part de
fiction au sein de l'effet de vérité qu'elles produisent.
Ce temps d'indécision, Jean-Luc Nancy le désigne dans La
Communauté désoeuvrée comme "l'espace des limites
de la pensée" : penser là où l'on ne peut plus
penser. Un professeur de la FEMIS parlait de "profondeur de temps"
(l'espace-temps sur lequel ouvre une image). Je reprendrais volontiers
cette expression pour opposer ce temps d'indécision que j'aime
et que parfois je voudrais ne pas voir se terminer, à "l'instant
décisif".
Étienne Balibar, dans la conférence prononcée
à Kassel, dit qu'il y a plus d'histoire dans une photographie que
dans un roman. Il met en parallèle la richesse d'assemblage de
la photographie et les possibilités multiples qu'offre l'écriture
de l'histoire. Mais il s'intéresse surtout aux présupposés
esthétiques de la démocratie, le regard d'un homme sur un
homme et l'art de vivre en commun. Ces notions, qui s'appuient en partie
sur votre exemple, dessinent-elles un nouveau genre d'engagement ?
La figure de l'artiste engagé, l'image
qui colle à cette expression, appartient à une époque
et à un contexte qui ne sont plus les nôtres. Nous vivons
aujourd'hui une époque au mieux réformiste. Alors, on peut
rêver à des situations qu'on aimerait voir revenir, mais
le travail est ailleurs. Il n'est pas dans la nostalgie, il est dans le
mouvement : il faut se remettre au travail. J'aime, par ailleurs, l'idée
qu'exprime Foucault à propos de la Révolution française,
idée selon laquelle la vraie révolution c'est celle qui
s'est déroulée dans l'esprit de tous ceux qui n'y ont pas
pris part activement, que c'est la réception imaginaire de la révolution
qui en a été le plus grand effet. L'important, pour lui,
c'est la manière dont la révolution "fait spectacle".
Il est nécessaire de penser l'action dans la relation à
l'autre. Il n'existe pas de public à l'état sauvage.
L'état sauvage c'est politiquement l'inverse
de la démocratie, "l'art des installations humaines"
pour citer à nouveau Balibar. En quoi la prise en compte des publics
peut-elle être comprise comme un souci démocratique ?
Précisément, la notion de démocratie
est là, dans l'autoconstitution d'un public, de gens qui pensent
et échangent ensemble. Je souhaite travailler cette notion de public,
elle est essentielle, il faut articuler la production de l'image et sa
réception. Disons même qu'il s'agit d'une constitution simultanée
dans le temps de l'un et de l'autre. On ne peut pas s'arrêter à
la fabrique des images, la responsabilité de l'artiste est aussi
de s'adresser à des publics, avec toute l'autonomie que conservent
les images et les personnes qui les regardent. Le travail est dans le
déplacement entre tous ces éléments.
Comment regardez-vous le succès que connaît
la photographie sur le marché de l'art contemporain ? N'est-il
pas le signe de la constitution d'un public"privé" aux
côtés d'un public plus large, né avec le travail des
institutions ?
Cela n'a pas créé un nouveau
public, ni même de nouveaux collectionneurs. Au lieu d'acheter un
tableau, on achète une photo, c'est tout. La photo s'est parée
de la figure de l'oeuvre avec cadre et format adéquats. Si l'on
veut réfléchir en terme strict de production, pour ce marché,
disons qu'il y a aujourd'hui un déficit d'oeuvre, et que la photographie
permet de remplacer ce déficit en assurant la rotation rapide du
marché, elle est même plus efficace parce que plus mouvante.
En tous cas, il n'y pas de "galerie éclairée"
qui pense en terme de production d'oeuvre, c'est la raison pour laquelle
je me tourne vers l'institution en travaillant avec elle à cette
autoconstitution du public.
La constitution d'un public est indissociable d'une
réflexion sur l'éducation, dans laquelle l'Histoire tient
une place privilégiée. Comment ces notions s'articulent-elles
dans un travail artistique ?
L'intérêt que je porte aujourd'hui à l'Histoire
se concentre sur une histoire culturelle, celle de l'éducation
et, plus précisément, celle des mouvements d'éducation
populaire depuis la Première Guerre mondiale. Il me semble qu'il
y a là des formes passionnantes qui peuvent être retravaillées.
J'ai souvent approché l'univers éducatif, la série
"Aulnay-sous-Quoi ?" est issue d'une collaboration avec une
enseignante de français qui avait fait travailler ses élèves
sur des lettres de jeunes résistants. J'ai accompagné cette
expérience en faisant les portraits des élèves, avec
l'idée de répondre en termes d'identité, d'altérité
à l'Histoire**. En quoi mon visage, celui d'un
lycéen de la banlieue nord de Paris, aujourd'hui, peut valoir pour
celui d'un lycéen de 1943 fusillé par les nazis ? Je dirais
que ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est cette combinaison entre
l'éducation et la production d'informations, et comment cela peut
se jouer dans l'art. C'est cet espace de travail que j'explore, celui
où, à un moment donné, il n'est aucunement question
d'art, et à un autre moment, il n'est question que de cela. C'est
là qu'il est possible d'inventer de nouvelles formes.
Entretien réalisé par Michel Poivert
et Paul-Louis Roubert.
*Maison de l'art et de la communication
de Sallaumines du 29 mai au 4 juillet 1998.
**Aulnay-sous-Quoi ?, publié par l'association
Ne pas Plier, BP
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