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Reflexion
: Produits dérivés de la révolte. Entretien avec
Ernest Pignon-Ernest.
Bulletin de la SFP, 7e série-N°3,
mai 1998, p. 13-15.
Né en 1942, Ernest Pignon-Ernest
est une figure de l'art engagé en France depuis les années
1970. Célèbre pour ses installations de dessins dans les
rues, ses récentes expositions à la galerie Lelong présentent
de nombreux tirages photographiques. uvres ou documents ? Réponse
en forme de paradoxe.
Quelle est la place de la photographie
dans votre travail ?
Longtemps, je suis resté réservé
quant à la représentation de mon travail par l'intermédiaire
de photographies. C'est pourquoi, pendant plusieurs années, je
n'ai ni exposé ni publié quoi que ce soit sur mes interventions.
Celles-ci consistent à glisser un élément de fiction
dans un lieu réel. Toutefois, je précise que ce que je colle
sur les murs, c'est une image et non un trompe-l'oeil. La photographie
de mes interventions fausse tout, dans la mesure où elle unifie
sur un même plan et sur un même matériau mon image.
Elle accentue l'effet d'illusion en cadrant et en enlevant les points
de repère qui se trouvent dans la rue. La photographie trahit mon
travail car le chaos visuel de la rue, la multiplicité des points
de vue, la rencontre physique avec mes images sont totalement laminés.
Elle impose un cadrage alors que toute ma démarche est bâtie
sur le refus du cadre.
Quand avez-vous commencé à
photographier vos interventions ?
En 1974, à l'époque où
je travaillais sur une intervention à Nice. J'avais demandé
à un copain de photographier mes images collées et j'ai
été tellement déçu par le résultat
que je me suis acheté un appareil pour prendre en photo mes collages
moi-même.
Aujourd'hui, quel matériel utilisez-vous
?
Un boîtier Nikon FM2 avec un objectif
50 mm et un zoom 30-70 mm, ainsi qu'un compact automatique Canon. Pour
ma dernière intervention, Georges Rousse m'a prêté
un boîtier moyen format, ce qui m'a permis de découvrir un
nouveau format de photographie. J'utilise n'importe quel film, je n'y
connais rien en technique et ça ne m'intéresse guère.
Pour le développement, je fais faire mes tirages dans des laboratoires
amateurs, mais je fais appel à des professionnels lorsqu'il s'agit
de tirages d'exposition. Et je contrôle chaque tirage, quitte à
les faire refaire.
Pour votre dernière exposition
à la galerie Lelong, vous avez dissocié les dessins des
photographies et numéroté ces dernières de 1 à
5. N'est-ce pas là une démarche d'auteur ?
Absolument pas. Pour cette exposition, l'espace
de la galerie ne se prêtait pas à l'association des dessins
et des photographies. Nous avons préféré consacrer
une première salle aux esquisses et dessins préparatoires
et une seconde aux photographies. La numérotation des photographies
s'est avérée nécessaire pour les collectionneurs,
mais je n'y attache au-cune espèce d'importance.
Pourquoi alors exposer des photographies
?
Malgré mes réserves, je préfère
que l'on appréhende mon travail par la photographie plutôt
que par mes dessins qui ne sont que la première étape du
travail. Et si l'on n'a pas eu l'occasion de croiser mes sérigraphies
collées dans la rue, la photographie est le médium qui restue
le plus fidèlement ma démarche. D'ailleurs, lorsqu'une personne
achète un de mes dessins, je demande souvent qu'on lui offre la
photographie de ce même dessin mis en situation. Je cherche à
mettre un maximum d'indices dans mes photographies, un sol, un graffiti,
un scooter, des gens qui passent, pour que l'atmosphère générale
du lieu choisi soit ressentie.
Vous vous êtes souvent inspiré
de photographies pour vos dessins, notamment pour "Prométhée"
et "Rimbaud" Quelle place leur accordez-vous, est-ce un support
de travail ?
Tout à fait, mais ce que je cherche avant
tout c'est à me libérer au maximum de la photographie. Un
portrait photographique me donne une idée du personnage. Mais ça
reste un portrait réaliste. Un dessin est par essence antinaturaliste.
Pour mes études sur Antonin Artaud, j'ai rassemblé un grand
nom-bre de photographies. À partir de là, j'essaie de re-tenir
les traits caractéristiques pour obtenir une synthèse qui
sera le portrait définitif. En fait, mon rapport à la photographie
est conditionné par le fait que je me sens très mal à
l'aise devant les modèles. L'intimité, le rapport peintre-modèle
me troublent énormément. Alors, j'ai décidé
il y a longtemps déjà de procéder ainsi : j'exécute
d'abord une esquisse préparatoire que je montre au modèle
afin qu'il ou elle reprenne la pose. Puis, je photographie mes modèles
pour ensuite travailler au dessin définitif à partir de
ces mêmes photographies. C'est pourquoi j'ai stocké un nombre
important de photographies, c'est une sorte d'iconographie personnelle
qui s'enrichit au fil des années. D'ailleurs, je développe
souvent moi-même mes photographies, car je serais gêné
que quelqu'un d'anonyme tombe là-dessus.
Quel statut, au final, donnez-vous
à la photographie au sein de votre travail ?
La photographie, dans le cadre de mes interventions,
n'est qu'un document, une trace, une mémoire, le moyen d'archiver
mon travail. Ce n'est en aucun cas une oeuvre d'art. L'oeuvre, c'est l'intervention
de mes dessins dans la rue. Lorsque l'on achète une de mes photographies,
c'est la photographie d'une de mes interventions et non une oeuvre plastique
en soi.
Le département photographique
du musée national d'Art moderne a acquis une dizaine de vos photographies,
et on vous a consacré deux pages dans l'ouvrage d'histoire de la
photographie publié chez Skira. Comment analysez-vous ce phénomène
?
Si les institutions ne retiennent que mes photographies,
c'est que les acheteurs n'ont pas compris mon travail. Et puis, enfin,
l'homme reste un être nourri de paradoxes et de contradictions,
non ?
Propos recueillis par Hermine Bourgadier.
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