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L’espace
du dedans de Gaël Romier et Cécile Hesse
Bulletin de la SFP, 7e série-N°14,
juillet 2002.
À La Filature de Mulhouse, au
Centre d’art de Neuchâtel puis lors de l’Été
de Lectoure, trois expositions permettent de découvrir les photographies
singulières de Gaël Romier et Cécile Hesse, jeunes
artistes formés à l’école de photographie de
Vevey (Suisse). Ils imposent un univers où l’image construite
dans ses moindres détails révèle des états
de conscience d’une troublante familiarité.
Les lieux dans lesquels sont disposées
vos mises en scène apparaissent de toute évidence déterminants.
Pour certains, on a même le sentiment que le lieu est constitutif
de l’idée même de l’image. Comment se passe votre
recherche de ces espaces, et quel dialogue s’institue entre le projet
de l’image et le rôle que va remplir ce qui apparaît
être bien plus qu’un “décor” ?
Nos images sont issues de croquis et descriptions.
De là se dessine une sorte de cahier des charges, tant pour les
lieux que les personnages. La prospection occupe alors une large part
du travail. Chacun des environnements doit permettre la construction du
sens, en une sorte de gymnastique avec la réalité qui fourmille
d’éléments singuliers. Il faut pouvoir soustraire,
isoler, décontextualiser, pour se rapprocher de ce qui serait proche
du souvenir d’un lieu dont les éléments auraient été
filtrés par la mémoire. La principale difficulté
est de créer une vue sur un monde autonome, vraisemblable mais
dénué d’aspérité. Plus que le lieu lui-même,
c’est l’un de ses éléments qui devient protagoniste
à part entière : le radiateur démesuré du
vestiaire, la mare ronde dans le paysage, le nid-loge dans les broussailles
ou la montée d’escaliers de la bande d’arrêt
d’urgence changent de nature pour devenir signes, construisant l’image
à la manière des mots dans une phrase.
La minutie avec laquelle se préparent
vos images se rapproche-t-elle de la mise en place d’une performance
? Et d’une manière plus générale, la mise en
scène des personnages répond-elle à des modèles
empruntés plutôt au théâtre, au cinéma,
à l’histoire de la photographie ou de la peinture ?
Le rapport à la performance tient sans doute
au fait que certaines actions doivent être réalisées
“en réel” pour obtenir le résultat expressif
escompté. Il y a également une saveur certaine au moment
où la scène prend corps dans le lieu lors de la séance
de prise de vue. L’analogie s’arrête cependant là
du fait que les images produites ne tiennent pas compte de la question
de la durée, contrairement à la performance où elle
est une composante importante. En effet, si l’on imagine ce travail
présenté sous la forme de vidéo, il s’agirait
le plus souvent de plans fixes seulement troublés par la respiration
et les mouvements involontaires des modèles. Le tableau vivant
est en ce sens un plus proche voisin. Il existe également une proximité
formelle avec la représentation théâtrale par la relative
distanciation du point de vue, le plus souvent frontal. Celui-ci vient
de la volonté descriptive et constitue l’impression de totalité,
de prétendue objectivité de l’enregistrement des scènes.
Nos références sont très composites. Il s’agit
plutôt d’emprunts libres dont les origines peuvent se trouver
dans l’observation de la vie courante comme dans la littérature.
Les situations vécues ou les légers dérapages que
l’on peut débusquer dans les albums de photos familiaux sont
autant de sources de travail.
Ce qui semble peut-être le plus
troublant tient à la concision de quantité d’éléments
qui paraissent converger vers l’expression d’un sentiment.
Les personnages présentent souvent une attitude absorbée,
de celle que Michael Fried identifiait en parlant de la peinture du xviie
siècle; à ce propos, comment est pensée, dans vos
images, la fameuse “place du spectateur” ? Et d’une
manière générale, parleriez-vous d’allégorie
pour caractériser vos mises en scène ?
La concision obéit à notre souci d’économie
de moyens, qui passe par un tamisage des signes présents ou apportés
aux mises en scène. Ce souci s’applique également
aux personnages. En effet, nombre d’entre eux sont dans une attitude
d’introspection, voire de stupeur, que l’on retrouve même
dans le cas du regard tourné vers l’objectif, qui semble
moins interpeller que se prolonger dans un lointain, au-delà du
spectateur. Ce choix tend surtout à minimiser leur rôle de
sujet, et à aplanir toute hiérarchie dans l’importance
relative des éléments constituant chacune des images. L’objectif
est d’opérer une sorte de mise à disposition. Bien
qu’autonomes, aucune de ces vues ne vise à placer le spectateur
en position de voyeur, mais plutôt à l’inclure, lui
permettre une appropriation. Cela revient à lui tendre une sorte
de miroir sans tain, pour reprendre le titre de l’exposition à
la Filature, permettant de se voir et de regarder au travers. Plutôt
que des allégories, qui impliquent une lecture assez dirigiste
souvent colorée de questions morales (et bien que l’on en
utilise certains rouages) il s’agit d’un ensemble de propositions
que l’on espère ouvertes.
Le caractère d’étrangeté
de vos photographies paraît provenir de la nature indéfinie
mais pourtant précise des états psychiques des personnages
et de l’écho qu’ils semblent rencontrer dans les lieux
choisis pour les mettre en scène; à la différence
de l’étrangeté du banal, de type surréaliste,
ces “états de conscience” semblent renvoyer à
un univers traumatique (et surtout féminin) fortement teinté
de sexualité. Comment résumeriez-vous cette mécanique
non dénuée de perversité ?
Les sujets abordés peuvent renvoyer à
un imaginaire dérangeant mais il s’agit plus souvent d’épisodes
de passage, de transition ou de réveil de conscience, proches d’une
“intimité collective” dont les fêlures seraient
rendues visibles par le biais d’une presque normalité. La
perversité pourrait peut-être siéger dans l’ambivalence
du mode de représentation: la relative asepsie des images est rapidement
contredite par le caractère manifestement trouble ou ambigu des
situations.
Il y a, en outre, une confusion des
genres, comme dans la scène de la jeune femme dont un chien vient
flairer avec insistance l’entrejambe. C’est un comique de
situation grotesque mais néanmoins rien ne relève ici du
“gag”, tout comme dans l’image de la femme souillée
de son urine alors qu’elle se tient, interdite, face au spectateur.
Quelle clé de lecture donneriez-vous de telles images, sans pour
autant les refermer sur une signification univoque ?
Dans les deux cas, le personnage se retrouve confronté
à la matérialité de son corps, dans des situations
aux parfums familiers. Ces “accidents” reproduisent l’irruption
soudaine et inopportune de la sexualité dans un quotidien où
elle est d’ordinaire pudiquement gommée ou passée
sous silence. L’incongruité est d’autant plus troublante
que l’embarras cède là sa place au consentement. Incident
anodin, attouchement ou souillure ostensible, on retrouve la fissure dans
la qualité de sujet du personnage, laissant choir sa façade
sociale. Par un effet de contamination, l’emboîtement banal
des Caddie devient un coït obscène.
Propos recueillis par Michel Poivert
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