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Entretien
avec Paola Salerno
Bulletin de la SFP, 7e série-N°8,
juillet 2000, p. 3.
Née en 1960, Paola Salerno
vit et travaille à Saint-Denis. Elle a récemment exposé
à Paris un travail sur la Calabre, sa région d'origine.
Après des études d'architecture en Italie, elle s'inscrit
aux Arts décoratifs de Paris, puis séjourne à New
York où elle fait parallèlement du cinéma expérimental
et de la photographie. Ses travaux du boulevard de la Chapelle, de La
Plaine-Saint-Denis et de la Calabre interrogent les notions de territoire,
de pays, de communauté et d'identité.
Votre parcours est assez atypique.
Pouvez-vous nous l'évoquer en quelques mots ?
J'ai commencé des études d'architecture
à Rome, au début des années 80. Dans un contexte
politique marqué par 68, la faculté était encore
un lieu de débats autour de la critique du modernisme engagée
par Aldo Rossi et relayée par des professeurs qui avaient eux-mêmes
réformé l'enseignement de l'architecture. Cette situation
m'a permis d'envisager les questions de l'architecture et de l'art d'une
manière plus théorique et politique que technique.
Ces bases théoriques se retrouvent-elles
dans vos préoccupations actuelles, et notamment dans vos travaux
sur Saint-Denis et la Calabre ?
Dans toutes mes images, l'architecture est
très présente et pose la question de la place de mon corps
dans l'espace. Pour moi, l'architecture est davantage un espace à
transformer qu'un objet autonome qui entrerait dans la composition d'un
paysage. Saint-Denis et la Calabre constituent à ce titre deux
expériences singulières. Alors qu'en Calabre il s'agissait,
pour moi, de réinvestir un lieu qui m'était familier, Saint-Denis
m'apparaissait plus comme un espace étranger que je devais m'approprier.
La photographie me permet de réinventer des formes, de dessiner
des architectures.
L'engagement du corps semble être
une question essentielle à votre travail.
Mon séjour à New York m'a permis
de faire du cinéma expérimental avec Bob Breer. J'ai pu
ainsi expérimenter très tôt une pratique subjective
dans laquelle le corps de l'opérateur tient une place déterminante.
À cette époque, grâce au cinéma expérimental,
il m'a été plus facile de revendiquer mon travail photographique
sur les bars de New York dans lesquels j'engageais directement mon corps.
En effet, je dansais dans ces bars pour gagner ma vie, et j'avais choisi
de photographier le monde qui m'entourait afin d'échapper à
l'aliénation.
Ce travail vous a apporté une
certaine forme de reconnaissance. Comment le considérez-vous aujourd'hui
?
J'avais fait ces images sans être capable
de les situer dans l'histoire de la photographie. C'était un travail
étrange sur un univers marginal et glauque, tenant à la
fois du reportage, de l'expérimentation et du journal intime. À
l'époque où l'on commençait à voir les premières
images de Nan Goldin, on a très vite assimilé mon travail
au sien. D'autre part, le fait d'obtenir le prix Kodak en 1988 avec cette
série m'a identifiée, dans le milieu de la photographie
en France, au monde de la presse et du photoreportage. Je vivais ces amalgames
comme une frustration, sans être capable de trouver moi-même
une alternative.
On a l'impression qu'après cet
épisode du prix Kodak, vous prenez du recul par rapport au milieu
de la photo.
Par rapport au milieu de la photo, mais surtout
par rapport à ma propre pratique. Je voulais à tout prix
m'éloigner de la forme du reportage car j'étais épouvantée
par une photographie qui se définissait uniquement par son sujet.
Ainsi, la découverte des débats autour de la forme tableau
et des images de Suzanne Laffont a été déterminante
pour moi. Cette " autre objectivité ", pour reprendre
le titre de l'exposition de Jean-François Chevrier, m'a poussée
à entreprendre mon travail du boulevard de la Chapelle comme un
dispositif visuel très construit. C'était de l'anti-reportage
au moyen duquel j'isolais des figures d'une foule prise dans un environnement
très urbain.
Vous exposez aujourd'hui votre travail
sur la Calabre. Pouvez-vous nous en décrire la généalogie
?
Après avoir travaillé sur les
figures du boulevard de la Chapelle, puis sur un territoire mouvant à
Saint-Denis, j'ai eu envie d'aller photographier un lieu mythique car
à la fois ancré dans l'histoire antique et dans ma propre
histoire. Mon projet de départ était de travailler sur l'idée
d'un décor composé d'une côte encore très sauvage
mais ponctuée de constructions abusives, modernes et déjà
en ruines, qui me font penser à des temples. D'une certaine façon,
ces ruines sont laides, mais elles me fascinent par leur capacité
à devenir, une fois photographiées, de beaux objets. Seulement,
ce projet s'est vite vu menacé par le risque de tomber dans le
piège du folklore. Au-delà de la seule représentation
du paysage, mon ambition était d'arriver à articuler les
notions de pays et de territoire. J'avais en effet beaucoup de mal à
penser ce travail en termes de topographie. J'ai donc privilégié
un parcours, une déambulation sur la Strada statale 106, qui longe
le littoral. C'était pour moi une façon d'engager mon corps
dans un récit mêlant à la fois documentaire et fiction.
Dans votre exposition, vous présentez
des images très différentes. N'y a-t-il pas une difficulté
à déterminer votre travail par rapport aux catégories
traditionnelles du paysage, du portrait... ?
L'ensemble de l'exposition est un montage
qui, à terme, associé à des travaux comme un film
et une étude plus approfondie de l'histoire de ce pays par exemple,
tenterait de dessiner un territoire. C'est ce qui explique que les images
ne se répondent pas forcément entre elles.
Peut-on alors faire un parallèle
entre votre construction du récit et l'expérience cinématographique
de Robert Kramer dans Route 1 USA, où il mêle délibérément
documentaire et fiction ?
Sans doute; la photographie aujourd'hui est
emprisonnée dans un académisme et cherche à se redéfinir.
Personnellement, je m'intéresse plus au minimalisme ou au land
art, par exemple, qu'aux catégories actuelles de la photographie
qui versent dans un excès de style. Le projet de la Calabre s'est
progressivement organisé en une sorte de repérage pour un
film à venir. Je trouve intéressant d'emprunter au cinéma
une forme hybride et transitoire - ce que l'esquisse serait au tableau
- pour en faire une forme autonome et satisfaisante.
Saint-Denis et la Calabre sont deux
projets qui interrogent la notion de territoire. Pourtant, au final, les
résultats présentent des différences caractéristiques.
Comment l'expliquez-vous ?
J'ai commencé les deux projets parallèlement.
Toutefois, chacun d'eux posait la question du territoire de manière
radicalement opposée. À Saint-Denis, il s'agissait de traiter
d'un lieu instable en constante mutation à cause, entre autres,
de la construction du Grand Stade. Le littoral que j'ai photographié
en Calabre présente, lui, les caractéristiques d'un conflit
entre un territoire qui change trop vite et une structure sociale freinée
par une très lourde inertie. En France, il me fallait trouver ma
place dans un espace qui n'était pas le mien, je cherchais à
me représenter dans un rapport à l'autre. En Italie, mon
pays d'origine, le rapport à la terre et à l'espace est
très présent et me ramène toujours à ma propre
histoire. Finalement, les images de la Calabre seraient comme le prélude
d'un film qui traiterait plus généralement de l'histoire
des classes dans un pays où le rapport des hommes à la terre
est constitutif de la société.
Propos recueillis par Guillaume Le
Gall et Paul-Louis Roubert.
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