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Attitude
documentaire. Entretien avec Gilles Saussier
Bulletin de la SFP, 7e série-N°15,
décembre 2002.
Né en 1965, Gilles Saussier, reporter
pour l'agence Gamma jusqu'en 1994, s'est orienté vers une pratique
documentaire et a notamment réalisé l'ouvrage Living in
the fringe (1998) au Bangladesh. Cette année, il a participé
à la Documenta 11 de Kassel en exposant des extraits d'un documentaire
sur la vallée de l'Epte. Soucieux de distinguer l'attitude du reporter
et de l'auteur en les confrontant à la tradition documentaire,
il se définit autant comme chercheur que comme artiste, sans renier
les nécessités de l'information par l'image.
Votre séjour au Bangladesh marque
votre rupture avec les pratiques du photo-journalisme traditionnel. Le
livre Living in the fringe peut à cet égard être considéré
comme une tentative de repenser la façon d'aborder une situation
géopolitique de manière moins superficielle grâce
à la quasi-fusion de l'image (portraits en gros plan) et du texte
(récit des habitants alternant avec des notes contextuelles). Avez-vous
eu la possibilité de montrer vos images au Bangladesh ?
En 1997, j'ai réalisé une exposition de rue à
Dhaka dans le quartier hindou de Shakari Bazar. Une série de portraits
était exposée sous un chapiteau. Les habitants sont venus
voir leur image et l'ont emportée à l'issue de l'exposition.
J'ai photographié chacun d'entre eux avec son portrait et consigné
les adresses dans un registre. Ce projet trouvait à ce stade un
point de départ, une manière d'envisager l'exposition comme
le début et non la fin d'un processus documentaire. À plusieurs
reprises, je suis allé “rendre visite” aux images;
certaines avaient été placées dans la vitrine de
temples parmi les images pieuses, d'autres reléguées. J'en
ai profité pour les photographier à nouveau en situation
et aussi pour réaliser de nouveaux portraits des personnes concernées.
Certains exemples de ces générations successives d'images
ont été présentés à l'exposition “Des
territoires à l'ENSBA” à Paris (2000). Le projet est
resté ouvert, et s'enrichit d'allers-retours entre ici et là-bas,
entre ethnographie et art.
Dans l'exposition “Des territoires”
figurait également l'image d'un habitant de l'île de Chatou
que vous aviez transformé en pêcheur pour les besoins d'une
parution dans la presse magazine en lui plaçant votre propre canne
à pêche de modèle Empire dans les mains. La réexploitation
de cette photographie dans un autre cadre représentatif exprime-t-elle
une distanciation à des fins critiques par rapport à son
utilisation d'origine ?
Plutôt que de construire ma légitimation
d'artiste photographe sur l'occultation de la part résiduelle de
mon activité photographique, je travaille à sa transformation
poétique. Il n'y avait dans l'utilisation de ce pêcheur aucune
repentance, plutôt une réflexion sur “l'exoticisation”
des marges par les médias de masse mais aussi par les artistes.
Cette dimension colonisatrice de l'art moderne qui sans cesse s'invente
et s'approprie de nouveaux objets (la montagne, l'Orient, les zones péri-urbaines
de la photographie contemporaine) fait entrer au musée et dans
l'imaginaire des représentations culturelles de nouveaux espaces
sans pour autant tenir compte des gens qui les habitent. La population
locale, les métiers de Seine, les habitants de Giverny sont les
absents des tableaux de Claude Monet à la différence de
ceux de Camille Pissarro à Éragny-sur-Epte. Résultant
d'un déficit anthropologique, cette représentation d'une
campagne déterritorialisée, réduite à un paysage
consommable, explique sans doute le succès et la postérité
de l'impressionnisme.
Cette démarche expérimentale
qui vous incite à allier, comme le signale le sociologue Sylvain
Maresca, fiction créatrice et intention démonstratrice a
été poursuivie dans le cadre de plusieurs projets relatifs
à l'histoire régionale française. Pouvez-vous nous
expliquer le sens de ces travaux ?
En 1999, j'ai répondu à
une commande de la Diren Ile-de-France pour travailler sur la campagne
française et le site classé de la vallée de l'Epte.
J'ai cherché à montrer, sous le paysage, les activités
et les initiatives qui, en marge des grandes logiques de l'aménagement
du territoire et de l'agriculture industrielle, procèdent d'appropriations
utopiques par lesquelles un site prend valeur de territoire. J'ai adopté
une procédure de portraits en pied dans le paysage au moyen d'un
appareil panoramique. Ces images se situent volontairement dans un entre-deux
du paysage et du portrait. J'ai également demandé aux personnes
de fermer les yeux pour débarrasser le portrait de ses enjeux traditionnels
de pouvoir : ambition du photographe de peindre psychologiquement ses
modèles, souci chez ces derniers de délivrer une certaine
image d'eux-mêmes. Ce choix est aussi une citation du travail de
Pataut intitulé Aulnay-sous-Quoi ?
Cette référence assumée
est-elle une manière d'affirmer une filiation avec la tradition
documentaire ?
Je compare volontiers le documentaire au
raga, à la musique indienne que François Auboux définit
comme une « musique à composition improvisée ».
Le travail d'improvisation s'enroule autour d'un mode commun. Ces modes
ne sont pas des hyper-formes dans la mesure où leur généalogie
est assumée dans un souci de justesse vis-à-vis de l'objet.
Quand j'utilise cette procédure des “yeux fermés”,
je cite Pataut mais je n'ignore pas non plus le photomontage de René
Magritte. Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt. Il
y a aussi un jeu avec le surréalisme et ses positions antinaturalistes.
Le minimum que l'on puisse attendre d'un photographe, c'est la connaissance
des formes qu'il emploie. Connaissance des formes en tant que «
sédimentation de contenus », selon la formule d'Adorno.
Vous avez critiqué, dans votre
article publié dans Communication, le régime de production
des images de reportage. Celui-ci tend à pervertir le contenu de
l'information au bénéfice d'une forme sur-signifiante et
donc non représentative du sujet traité.
J'ai en effet critiqué la manière
dont le reportage académique perpétue sa propre histoire
et ses formes canoniques au prétexte de l'information. Je sais
le courage, l'engagement, le souci d'information dont sont animés
de nombreux reporters d'actualité. Mais il ne suffit pas d'être
bien intentionné ; témoigner ne suffit pas. Primo Levi,
Jorge Semprun ou Varlam Chalamov nous l'ont appris. Il ne suffit pas d'avoir
vécu l'expérience concentrationnaire, d'y avoir été,
pour la transmettre. Il faut être capable d'inventer une forme,
un récit.
La photographie de reportage tente
de se renouveler en ayant recours à des procédés
stylistiques qui dramatisent au maximum le contenu de l'image. Comment
analysez-vous ce changement des codes représentatifs délaissant
les impératifs de l'instant décisif au profit d'une savante
organisation narrative ?
Avec le nouveau reportage d'auteur impulsé
par Actuel et des journaux comme Libération au début des
années 1980, les normes de production de la photographie de presse
se sont progressivement alignées sur celles de la publicité
et de la mode. Tels certains photographes de mode qui faisaient carrière
sur un gimmick immédiatement identifiable, des photographes de
presse font commerce de leur “regard” réduit à
la simple expression d'un effet visuel plaqué sur le réel
(open-flash, floutage, décadrage…). La plupart de ces photographes
ne s'intéressent sérieusement ni à l'art ni à
l'information. C'est une liquidation totale de la description. Informer
devient une option parmi d'autres. Cette incapacité à informer
le présent pourrait donc avoir des répercussions dommageables
sur la transmission d'un héritage imagé. La société
se trompe lourdement quand elle abandonne au reportage et aux médias
de masse la responsabilité de sa mémoire visuelle. Je ne
crois pas que le reportage d'auteur sera d'une quelconque utilité
aux historiens et aux chercheurs en sciences sociales de demain. Existe-t-il
en France depuis Atget des ensembles documentaires significatifs comparables
à ceux réalisés aux États-Unis ou en Allemagne
? Existe-t-il une seule monographie régionale, un travail sur Paris
comparable à Changing New York de B. Abbott ? Si l'on considère,
non plus les ensembles documentaires, mais les images individuelles qui
ont influencé le cours de l'histoire, ce sont bien plus des documents
d'information (fillette brûlée au napalm de Nick Ut, l'homme
devant le char à Tian Anmen…) que des icônes du reportage
ou des photographies d'auteurs. Ce type de document d'information résiste
à tout système de production qui viserait à les multiplier.
La mythologie corporatiste, les bourses, les festivals n'ont pas permis
qu'apparaissent plus de documents d'information exceptionnels qu'il y
a trente ans. Le document d'information n'a pas besoin d'être défendu,
il se défend très bien tout seul.
Si la question du style débouche
sur une impasse dans le reportage contemporain, elle est actuellement
analysée de manière plus historique. La notion de style
documentaire peut-elle être utile pour caractériser votre
démarche esthétique ?
Pourquoi toujours privilégier cette
formule tardive et ambiguë de Walker Evans ? Je préfère
pour ma part parler d'attitude documentaire, en référence
à la culture conceptualiste. On pourrait aussi parler d'activité
ou de démarche documentaire. Le terme de style renvoie trop à
celui d'“effet”. L'attitude introduit la question du corps.
Il y a chez Dorothea Lange, Paul Strand et August Sander une présence
du corps. L'attitude, c'est à la fois la manière de tenir
son corps et la manière d'entrer en contact avec les autres.
Entretien réalisé par
Estelle Bories et Michel Poivert
N. B. : Gilles Saussier publie en janvier
2003 un extrait de son projet Retour au pays dans l'ouvrage Du paysage
au territoire de Jean-François Chevrier et William Hayon, Diren
Ile-de-France aux éditions Parenthèse, ainsi qu'un livret
accompagnant La Fin du Creusot ou l'Art d'accommoder les restes, de l'anthropologue
Octave Debary aux éditions du Comité des travaux historiques
et scientifiques (CTHS).
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