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Entretien
: Jean-Louis Schoellkopf
Bulletin de la SFP, 7e série-N°2,
janvier 1998, p. 3-6.
Né en 1946, Jean-louis Schoellkopf
vit à Saint-Étienne et pratique la photographie depuis vingt-cinq
ans. Ses travaux portent notamment sur le monde du travail et l'urbanisme.
En 1997, la Documenta de Kassel lui confie une salle entière et
fait de lui une des personnalités significatives de la rencontre
entre l'art contemporain et le document photographique. Histoire d'une
rencontre au travers d'un parcours.
Bien que votre travail couvre presque
une génération, on ne vous connaît que très
peu. Comment a commencé votre expérience de photographe
?
Lorsque je vivais au Canada, entre 1967 et
1974. J'étais technicien dans un laboratoire. Parallèlement,
je faisais de la politique et des photographies dans les usines. Je les
échangeais avec les syndicats pour constituer leur documentation.
De retour en France, j'ai choisi d'aller vivre à Saint-Étienne.
Pourquoi Saint-Étienne ?
Saint-Étienne était l'exemple
type d'une ville industrielle du XIXe siècle, avec ses mines et
son industrie métallurgique, un symbole du monde du travail et
de son histoire, ou plus exactement de la fin de son histoire. J'ai commencé
à réaliser des portraits de travailleurs et de mineurs,
à photographier leur environnement, alors même que leur disparition
était imminente. Tout cela dans le contexte de mon engagement politique,
en essayant de leur faire prendre conscience de leur image et de leurs
conditions de travail, avec l'idée d'une subversion encore possible
par les images en les diffusant par l'intermédiaire des comités
d'entreprise notamment.
Vous viviez de ces travaux ?
Non, pas du tout. J'étais employé
à Joubert, un foyer pour handicapés, cela me laissait du
temps libre. C'était l'époque où l'on découvrait
les photographies de San Clemente et, avec elles, une image de la réclusion
psychiatrique totalement archaïque. En réaction contre cela,
j'ai réalisé des portraits qui répondaient à
ceux du monde du travail : dans les deux cas, il s'agissait de montrer
ce qui se passait derrière les murs.
Cherchiez-vous à diffuser ces
images ?
Lorsque je me posais cette question, la seule
réponse qui s'imposait c'était bien sûr leur diffusion
par la presse. Cette rencontre s'est faite par le biais d'une exposition
à laquelle je ne devais d'abord pas participer. Il s'agissait d'une
manifestation organisée à la maison de la culture de Saint-Étienne
par Didier Semin. Christian Caujolle a vu mes images et cela a été
le début d'une collaboration de quelques années avec Libération,
ce qui m'a permis de survivre économiquement.
C'est aussi le moment d'une rencontre
avec les institutions culturelles ?
Oui. Mais il faut préciser qu'alors
la grande affaire c'était la Datar, avec cette notion du photographe-artiste
à qui l'on adressait une commande. Je ne me sentais pas concerné
par ce statut. Toutefois, il est vrai que pour moi c'était aussi
le début de certaines commandes et de petites expositions régionales.
La commande est quelque chose de capital, cela n'a rien à voir
avec la fausse idée de l'artiste subventionné. Pour un photographe,
la commande c'est la logique du travail, qu'elle soit institutionnelle
ou privée. Pour ma part, l'institution est un interlocuteur naturel
: mon travail s'inscrit dans la question des représentations collectives,
de l'archive, et cela n'intéresse que peu le réseau commercial.
Comment se sont enchaînés
ces commandes ou achats publics ?
Cela a commencé en 1986, lorsque Jean-François
Chevrier a acheté pour le Frac Rhône-Alpes un ensemble de
photographies de Joubert et de mineurs. Je faisais alors un travail sur
les clubs de boxe. Quatre portraits de cette série sont également
entrés dans les collections du musée de Saint-Étienne.
À la même époque, Pierre de Fenoyl m'a suggéré
de demander une bourse au Fnac en vue d'un voyage à l'étranger.
Peu convaincu, j'ai fait la demande avec pour destination Saint-Étienne.
Et le plus drôle c'est que je l'ai obtenue ! Étranger chez
moi, je me suis fixé alors deux thèmes : les amicales laïques
et les jardins ouvriers.
Et votre "rencontre" avec
l'architecture ?
Juste après, en 1987-1988, l'école
d'architecture de Saint-Étienne m'a passé commande dans
le cadre de la réalisation d'une étude intitulée
"Cartes et plans"*. On m'a demandé de
faire des vues de façades d'immeubles. Comme je ne trouvais pas
l'idée très pertinente, j'ai alors proposé de rentrer
dans les appartements et de réaliser des portraits de résidents
selon un protocole strict : je me contentais de la lumière disponible,
le point de vue était le plus éloigné possible de
manière à capter le volume des intérieurs, et les
gens se tenaient là, sans mise en scène particulière.
Cette sorte de cartographie des intérieurs a été
fondamentale puisque j'y ai mis en place une méthode que j'utilise
encore, où les images s'organisent en série, voire en séquence,
avec titres et numéros d'ordre.
Au début des années 1990,
les choses semblent s'accélérer et une rencontre se révèle
capitale.
C'est vrai. À la fin des années
1980, j'ai exposé à Stuttgart par le biais des collections
du Frac dans une exposition intitulée "Description photographique".
Puis, il y a eu une exposition au centre régional photographique
du Nord-Pas-de-Calais, où Jean-François Chevrier a choisi
de montrer des photographies de Joubert, à côté du
travail de personnalités comme Coplans et Schafer. Et, en 1991,
Chevrier a choisi à nouveau mes images pour une exposition au musée
d'Art contemporain de Los Angeles, puis à l'Arc à Paris,
et a montré un travail que j'avais fait sur les étudiants
dans leur intérieur à Poitiers**. C'est
à nouveau lui qui m'a consacré un premier article à
l'occasion de l'exposition du musée d'Art moderne de Saint-Étienne
: "Typo-logies 1991".
Avez-vous songé alors à
travailler avec une galerie d'art ?
Les galeristes ou marchands qui se sont intéressés
à mon travail n'ont jusqu'à présent pas trop su quoi
en faire.
Parallèlement votre relation
avec Jean-François Chevrier s'articule autour de réflexions
urbanistiques ?
Oui, nous réfléchissions notamment
sur le 13e et 19e arrondissement de Paris, qui nous semblent être
deux bons laboratoires pour mettre en place une méthode de représentation
de l'espace urbain. Mais, pour l'heure, ce travail n'est pas achevé.
À quoi correspond ce que vous
avez montré à la Documenta de Kassel ?
D'une certaine manière, à un
projet de ce type. Car je continue à travailler sur Saint-Étienne,
dans le but de faire un livre en collaboration avec des historiens et
des économistes. Et montrer que Saint-Étienne est un modèle
de ville industrielle européenne victime d'une non-reconversion
économique, en passe de devenir un "lieu d'acculturation".
En photographiant l'architecture, mais aussi les gens, et des objets,
c'est d'une certaine culture ouvrière qu'il est question. Il y
a là une histoire, et c'est en comptant avec elle qu'il est possible
de s'en sortir. C'est un état de ce grand projet qui a été
présenté à la Documenta.
Quelles ont été vos autres
réalisations en matière de photographie et d'urbanisme ?
En 1993, la ville de Rotterdam m'a demandé
de participer avec des architectes et des artistes à l'Alexanderpolder
projeckt, un projet en vue de la réhabilitation d'un quartier.
Tous les photographes participants se sont conduits en "artistes",
c'est-à-dire qu'ils ont produit des images esthétiques.
Pour ma part, j'ai réalisé une soixantaine de vues documentaires
en 6 x 6, qui ne rentraient même pas dans l'espace d'exposition
qui clôturait le projet : j'ai décidé de montrer des
contacts avec des descriptions au mur. Cela n'a pas été
très bien perçu, mais l'architecte italien Boerri a remarqué
ces images et m'a contacté l'an dernier pour travailler à
Gênes.
En quoi consiste aujourd'hui le projet
génois ?
Il s'agit, toujours en travaillant avec les
architectes, de "documenter" une zone très particulière
sur laquelle porte le projet urbanistique : la couture entre le port et
la ville. Pour ma part, car on a également fait appel à
Basilico, j'ai choisi d'analyser cette zone frontière en passant
systématiquement d'un côté et de l'autre, en m'attardant
aussi sur la sopra elevata, une voie aérienne qui matérialise
la séparation entre les deux espaces. Parallèlement, je
photographie l'univers des dockers au travail comme en famille. Le but
est de mettre en évidence les conditions de réunion du monde
portuaire à la ville elle-même. Ces images seront publiées
dans le livre qui défendra le projet urbanistique de Boerri.
Tout récemment, le ministère
de l'Environnement a également fait appel à vous, pour quelle
mission ?
Vingt ans après la Datar, le ministère
semble vouloir opérer différemment et tenter d'élaborer
avec des inspecteurs des sites, des architectes, des historiens et des
photographes, une sorte de méthodologie qui permettrait, à
long terme, d'établir un protocole de représentation du
territoire. Comment "documenter", décrire un lieu est
une question fondamentale. Une représentation contemporaine du
paysage passe par cette implication du politique dans l'image du territoire.
Propos recueillis par Michel
Poivert et Paul-Louis Roubert.
*Cf. M. Bonilla, F.
Tomas, D. Vallat, J.-L. Schoellkopf, Cartes et Plans, Saint-Étienne,
école d'architecture de Saint-Étienne - Centre d'études
foreziennes, 1989.
**Cf. Lieux communs, figures singulières, Paris,
musée d'Art moderne de la Ville de Paris, 1991.
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