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Entretien
avec Allan Sekula
Bulletin de la SFP, 7e série-N°14,
juillet 2002.
Né en 1951, Allan Sekula, photographe,
critique et essayiste, explore depuis de nombreuses années les
mécanismes du système capitaliste mondialisé et ses
conséquenses sur les communautés locales. Explorant par
la série la photographie documentaire, sa place dans l'art et la
société contemporaine, il expose aujourd'hui l'intégralité
de sa série Fish Story (1990-1995) à la Documenta de Kassel.
Est-ce que la notion de “réalisme
critique” à laquelle vous paraissez attaché peut être
un moyen de donner une certaine crédibilité à la
photographie, et plus particulièrement dans vos recherches personnelles
sur les conditions politiques, sociales et économiques du capitalisme
?
En fait, “réalisme critique”
est une expression qui a déjà été utilisée
dans le passé et je ne suis pas sûr que je l'utiliserais
aussi spontanément aujourd'hui. Le problème du réalisme
critique est qu'il a une signification très particulière
dans l'histoire de la critique littéraire. Par exemple, c'est une
notion qui a été utilisée par Georg Lukács.
Dans le contexte de Lukács, où se fondent modernisme et
marxisme, on observe justement une certaine tension entre, d'un côté
les différentes idées du modernisme qui, dans une certaine
mesure, renoncent déjà au réalisme, et de l'autre,
l'idée de Lukács d'un paradigme réaliste plus ancien,
qui pourrait l'aider à décrire la société
dans sa globalité. Il a lui-même mis en parallèle
son processus avec les fictions de Balzac (La Comédie humaine)
et avait le sentiment que les romans de la fin du XIXe siècle -
tels ceux de Zola - avaient dégénéré en “détails
photographiques”. Lukács ne considérait pas la photographie
comme un art en devenir, un art en soi, et sans la critiquer directement
il donnait au terme photographique un sens tout à fait péjoratif.
La sympathie à l'égard de la photographie développée
par la critique à cette période, vint davantage de personnes
comme Walter Benjamin ou Bertolt Brecht. C'est là que naquirent
des idées plus modernistes de gauche à partir de l'évocation
de la fracture. Je m'efforce, quant à moi, de représenter
la société de manière globale; les détails,
les moments, les instants sont insérés dans un cadre plus
large de relations économiques et sociales. Je ne me fais aucune
illusion quant à la capacité du photographe à rendre
une vérité universelle. Ce qui m'intéresse c'est,
d'une part, la tension entre les spécificités de la photographie
et son caractère aléatoire et, d'autre part, l'illusion
d'une représentation dans un contexte plus large. Je pense que
l'on peut parler d'aspect poétique dans l'image, mais il faut également
exprimer sa résistance aux différentes stratégies
manifestes “d'esthétisation”. Il faut faire respecter
l'objectivité de la photographie, et c'est là que pour moi
se trouve le point culminant de rencontre, en photographie, entre une
sensibilité moderniste et une sensibilité réaliste.
La photographie étant un médium modeste parce que descriptif,
elle sous-entend les conditions esthétiques déjà
présentes dans un monde qu'elle ne fait que décrire. Cela
caractérise le travail d'Eugène Atget et de Walker Evans
dans lesquels l'objet jouit d'un certain respect de par ses propriétés
esthétiques intrinsèques, ces dernières étant
liées à la politique et à une certaine économie
générée par les goûts de l'époque.
La portée poétique du
documentaire suppose d'une certaine manière la question de l'utopie.
Cette question peut-elle apparaître comme un instrument de circulation
entre la pensée et la forme dans votre travail ?
Je ne sais pas si la poésie dans le
documentaire est utopique dans le sens où elle est toujours présente
mais rarement reconnue. C'est davantage comme le u-topos, un endroit non
existant. Je pense que l'expression la plus adaptée pour le documentaire
serait une fonction hétérotopique cachée et non reconnue.
Si l'on reprend les idées de Foucault à propos de l'hétérotopie,
c'est bien cet espace qui remet en question les autres espaces. Et dans
mon travail, c'est le genre documentaire qui remet en question les autres
genres, en partie parce qu'il semble transparent, et cependant il ne l'est
pas : il est constitué d'une structure articulée sans fin
et j'aime à penser que le documentaire remet l'art en question.
Pensez-vous que la photo peut être
un point de rencontre entre différentes sciences sociales ?
Je crois que la photographie peut s'adresser
à un public très large qui peut inclure autant des néophytes
que des spécialistes venant de milieux très divers. En ce
qui me concerne, se sont intéressés à mon travail
des géographes, des urbanistes, des spécialistes des théories
littéraires ou des arts visuels. Mon sentiment profond est que
mon travail est perçu comme se trouvant au croisement de toutes
ces disciplines. Ainsi j'ai produit un discours très varié
dans lequel on retrouve la combinaison de l'image et du texte, des éléments
de fiction, des éléments historiques, d'histoire de l'art,
du reportage, etc.
Observez-vous certaines règles
dans la réalisation de votre travail ?
Pour moi, la fonction descriptive est un
modèle très important. Le principe qui consiste à
respecter l'objet et à ne pas le soumettre à un traitement
trop esthétisant est la base de la construction d'une relation
entre les différents éléments photographiques qui
tendent en grande partie à favoriser une séquence par rapport
à une série, une sorte de flot d'images. Au cours de ma
carrière, j'ai effectué des travaux dont je dirais qu'ils
avaient un style photographique vraiment affirmé et je les ai diversifiés
pour différentes raisons. J'aime qu'un travail fasse référence
à des éléments de tradition photographique et cependant
diversifier ces références au cours de son développement
comme un roman pourrait le faire : en se référant à
un style d'écriture et, quelques chapitres plus loin, à
d'autres. Je pense que dans certains de mes travaux, et en particulier
dans Fish Story, on peut trouver certaines affinités parfaitement
délibérées avec d'autres styles. Je ne le fais pas
pour rien, il s'agit parfois d'éléments rencontrés
de par le monde et qui me font penser à des photographies plus
anciennes. J'essaye ainsi d'établir un dialogue avec ces photographies
et parfois même avec la peinture.
Dans les années 1970, de quelle
manière avez-vous intégré l'art conceptuel à
votre travail ?
Quand j'ai commencé à faire
de la photographie, j'étais très intéressé
par l'art conceptuel et mes premières images étaient conçues
comme des documents événementiels. Donc, mes premiers travaux
de 1970, 1971 et 1972, étaient très en phase avec l'art
conceptuel, sous ses formes les plus événementielles, et
peuvent apparaître aujourd'hui comme le résultat d'une rencontre
avec l'art conceptuel. Mais j'ai très vite été davantage
attiré par la photographie elle-même, par l'ambiguïté
de l'enregistrement photographique plutôt que par la photographie
d'événement. Plus je me suis impliqué dans la spécificité
de l'histoire de la photographie, plus j'ai écrit à son
sujet et plus j'ai eu la conviction que de nombreux artistes travaillaient
en n'ayant qu'une très maigre connaissance de cette histoire. Ce
que je peux dire, c'est que mon travail établit un dialogue avec
l'art conceptuel, mais je ne me considère pas moi-même comme
un artiste conceptuel. D'ailleurs, je pense que la plupart des artistes
conceptuels sont des idéalistes dans le sen où ils séparent
la pensée et la matière; le genre de matérialisme
que les artistes conceptuels utilisent est plutôt limité
et il ne s'épanche pas vers le monde.
Les années 1970 ont été
un moment spécifique pour vous introduire dans le monde de l'art
et pour vous engager…
Je dirais que les années 1970 étaient
une période intéressante, car c'est vraiment à ce
moment qu'on a vu naître un marché pour la photographie.
Les années 1970 sont, d'une certaine manière, le produit
du pop art des années 1960, ainsi que des mouvements sociaux de
1968. Le pop art dans sa forme dominante, qui est la version américaine,
a supposé implicitement le triomphe absolu du point de vue global
du consommateur capitaliste. L'artiste a une approche plus ou moins ironique
vis-à-vis de ce triomphe, mais la plupart ont une vision fataliste.
C'est intéressant de voir que ceci coïncide avec un mouvement
social plus large, surtout parmi les jeunes. Le mouvement social est une
projection, une critique de la société de consommation.
C'est de cette rencontre que sont issues les prémices des années
1970.
Depuis vos débuts dans les années
1970, estimez-vous avoir créé un espace original d'interrogation
à propos du rapport de l'art avec le champ de la connaissance,
surtout depuis ce soudain engouement pour le document dans la photographie
contemporaine au centre duquel vous paraissez être ?
Je ne suis pas sûr qu'il y ait un véritable
engouement pour le document, comme je ne suis pas sûr que la véritable
question ait été posée pour spécifier en quoi
le document a une valeur de documentaire. Ce que je dis fréquemment,
c'est qu'il y a un mythe courant à propos des photographes qui
disent la vérité, et à l'heure actuelle il y en a
un sur le fait qu'ils mentent. Il en découle de nombreux projets
dans lesquels les artistes réitèrent la proposition explicite
ou implicite que la photographie est une sorte de mensonge, d'escroquerie,
de déception et cela m'ennuie vraiment. Je pense après tout
que c'est un concept de la classe moyenne de dire qu'il y a des gens qui
ne sont pas assez naïfs pour croire les photographes et qu'il y aura
toujours un public de classe inférieure pour les tabloïdes.
De toute façon, il y a probablement un public qui encourage forcément
ce scepticisme, et en même temps les photos fournissent une sorte
de connexion référentielle aux événements
dans le monde : les hypothèses des policiers, la CIA, et les gens
qui mettent des satellites dans l'espace. Nous avons tendance à
oublier cette paranoïa qui est un terrain de prédilection
pour des photographes qui se flattent de pouvoir manipuler la contrevérité
et les limites de la vérité.
Comment situez-vous la question de
l'esthétique dans le champ de la connaissance ?
En ce qui concerne mon travail, je suppose
que c'est très difficile de dissocier l'esthétique de la
connaissance. Il n'y a pas d'opposition absolue. Suite aux travaux sur
l'histoire de la critique du jugement, on a bien vu que l'esthétique
intervenait davantage avec l'éthique, la logique et l'épistémologie
dans les questions de morale et de vérité, questions qui
ne peuvent être jugées qu'à la lumière de l'esthétique
dans l'analyse finale. Le compte rendu esthétique a une énorme
mission d'intégration. Ce que beaucoup de gens veulent défendre
aujourd'hui, c'est une réduction radicale des idées divisées
sur la beauté, et au nom de quelque idée de l'art, la liberté
irresponsable de faire ce qu'ils veulent. Donc, je ne pense pas qu'il
soit possible d'éviter les questions d'esthétique. Ce n'est
qu'une question d'attitude, et comment, dans le fond, l'esthétique
est relative aux sens humains. On peut décider qu'on en a fini
avec l'esthétique; on peut décider de ne plus user de stratégies
esthétiques. Il s'agit toujours d'un choix : «Je le ferai
comme ceci et non comme cela.» Cependant, virtuellement, toutes
les manières de travailler consistent à choisir d'utiliser
les propriétés esthétiques et cela fait sens. Même
l'usage de “l'inesthétique” est une version compensatoire
de l'esthétique, parce qu'il se définit dans une relation
étroite de parenté avec l'esthétique, dans une sorte
de position symbolique de rejet, de refus de l'esthétique.
La mondialisation étant au cur
de votre travail et de vos interrogations, avez-vous l'ambition d'alerter
l'opinion publique, voire de proposer des solutions ?
Non, je pense que ce que j'essaye de faire
est d'utiliser mon travail pour poser des questions sur la logique, l'autojustification
du système. Si par exemple le fantasme dominant est que l'argent
engendre l'argent, alors ce que je veux faire pour contrer cette idée,
c'est insister sur le fait qu'il y a des espaces pertinents, grouillant
de vieilles et lourdes choses constitutives des différences de
la post-modernité, qui sont un véritable gâchis. Il
est difficile d'en terminer avec la symbolisation de l'homme comme il
est difficile d'en finir avec la symbolisation des machines. Dans le contexte
de la nouvelle antiglobalisation, je me suis engagé à travers
mes travaux documentaires sur ces événements ; ce qui est
intéressant, c'est de voir qu'il y a une opposition plus dynamique
qu'il y a cinq ans.
Propos recueillis et traduits par Camille
Waintrop
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