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Entretien
avec Patrick Tosani
Bulletin de la SFP, 7e série-N°18,
avril 2004.
Né en 1954, Patrick Tosani vit
et travaille à Montrouge. Son uvre s'est imposée dès
le début des années 1980 en privilégiant des expériences
combinant l'héritage des avant-gardes des années 1970 et
l'affirmation du médium photographique comme mode d'énonciation.
Depuis lors, la place occupée par ces travaux n'a cessé
de croître dans le paysage de l'art contemporain et forme aujourd'hui
un des plus solides repères de l'esthétique photographique.
Une exposition au Frac des Pays de Loire propose actuellement une approche
thématique et rétrospective de l'uvre de Patrick Tosani.
Je souhaiterais que nous consacrions
tout d'abord un temps à la caractérisation de ce qui me
semble au cur de votre œuvre : l'espace. L'expérience
que le spectateur accomplit face à vos images, expérience
qui n'est probablement pas toujours consciente, consiste à se confronter
à un traitement spatial plus généralement réservé
aux pratiques sculpturales. En effet, les objets comme les personnes représentés
semblent soumis à des forces – telles que la compression,
l'équilibre, en un mots des forces “gravitaire” –
bien plus qu'ils ne semble régulés par l'espace géométrique
de la perspective que propose l'enregistrement photographique. N'y a-t-il
pas là un espace spécifique, disons “tosanien”
!
Dans mes premiers travaux, je parlais volontiers
d'énergie, d'un équilibre d'énergie, d'égalité
des forces. Il y a toujours eu devant moi un espace d'expérimentation
dans lequel le “réel” est considéré comme
un matériau de travail. Le réel expérimenté
dans l'espace de prise de vue est soumis, comme toute expérience
physique, à un jeu de forces. Par contre l'image, elle, échappe
à ces contraintes. L'espace photographique est régi selon
ses propres règles avec un vocabulaire de formes spécifique.
C'est sans doute cette partie du réel perdu que je compense jusqu'à,
même dans certaines séries, contredire ou déjouer
ces forces de gravité. J'ai beaucoup réfléchi sur
ce qui constituait l'espace photographique à travers des notions
de plans, de coupes, de transfert du réel. Puis l'espace que j'essaye
de mettre en œuvre est aussi un espace relevé, au-devant
du spectateur. D'une façon frontale et directe pour faire face
au regardeur. Ce relèvement de l'espace est géré
selon différentes procédures ou différentes mises
en espace qui vont des objets choisis, aux angles de vue spécifiques
(c'est-à-dire mon positionnement dans l'espace lors de la prise
de vue), à la décontextualisation des choses ou des modèles
et puis tout ce qui est inhérent à la photographie : la
lumière, la profondeur de champ, la texture... Le cumul de ces
paramètres définit effectivement un espace différent
d'un espace perspectiviste. Si l'on prend l'exemple des « têtes
», je me proposais de photographier le dessus d'une chose par le
dessus. C'est-à-dire : opérer une redondance descriptive
(qui peut amener, mais c'est une autre étape, à la question
d'une sur-signification). Il y a donc une lecture particulière
susceptible de créer un espace singulier. Je ne dirais toutefois
pas que j'ai conscience de travailler à la définition d'un
espace spécifique au point de me l'approprier. Plus concrètement,
je me pose systématiquement la question : quelle réalité
vais-je restituer ? Que va devenir l'objet ? Deux questions qui président
à un mode descriptif qui tend à extraire – abstraire
– les choses de la réalité.
Évoquons les pièces anciennes
: les tambours, les cuillères et les talons. Il ne s'agit pas de
“sujet” mais avant tout, traités dans des formats importants,
d'objets qui se mettent en tension avec le cadre : la cuillère
impose son ovale, sa concavité et le jeu de sa réverbération
au rectangle du cadre, on dirait une équation sculpturale ; de
même, le tambour propose sa géométrie circulaire mais
en offrant le caractère primitif du plan de cette peau maltraitée
; ou bien encore les talons – figure absolue du maintien du corps
en équilibre instable – semblent rythmer un espace sur le
mode sculptural…
Si je ne suis pas dans un rapport optique
à l'objet c'est que d'emblée j'inclus le corps du spectateur
comme une donnée physique de l'image. Comme un paramètre
dans la construction de l'image. Cela explique aussi le choix des dimensions
: la cuillère miroir, tendue au spectateur, capte son reflet jusqu'à
le contenir intégralement dans son ovale. Le talon avec la variation
de ses différentes formes semble grandir (sur un mode expressif,
du plus petit au plus grand) sans recourir au grossissement (optique)
ou au changement de point de vue (plan rapproché) ; face à
ces objets, le spectateur est plus ou moins grand, ou bien à l'inverse
il sert de repère face à un objet qui grandit dans l'espace.
Si l'on pense maintenant
à la série des tas de vêtements, là encore
nous sommes en présence d'une image où les objets obéissent
bien plus à la loi de la gravité qui les compresse qu'à
une composition optique.
Rappelons que la procédure consistait ici à recouvrir
quelque chose. Lors des premiers essais, les habits étaient jetés
sur un corps jusqu'à la perte du repère formel de ce corps,
pour les autres images, les vêtements recouvrent des formes diverses.
La question du processus devenait : qu'est-ce qui fait corps : le corps
ou l'objet ? Où s'arrêter dans l'amoncellement, à
quel moment, donc, décider de l'image ? Livré à des
arguments strictement formels, j'ai trouvé la limite de cette série
(brève puisqu'elle ne compte que quatre pièces). Mais en
fait, le processus trouvait sa logique ailleurs que dans la constitution
d'une “composition”. Elle se trouvait dans l'écho qu'elle
produit avec la série des corps vus par dessous. Non seulement
parce que ce corps pouvait être interprété comme le
corps recouvert que ne laissait plus deviner l'amoncellement de vêtements,
mais parce que le corps vu de dessous est littéralement compressé
dans ses vêtements par son propre poids (la position agenouillée
rendant la chose encore plus efficace), c'est-à-dire que les deux
opérations corps-vêtements, tout en reposant sur des paramètres
différents - amas et enveloppe - constituent l'image sur une tension,
une compression ou bien, à l'opposé, un étirement,
une extension informe.
L'image du tas de vêtements très
coloré pourrait évoquer des travaux de l'Arte Povera ou
plus encore les célèbres sculptures en feutre de Robert
Morris, ces références à la sculpture comme à
l'installation ont-elle été mobilisées ? Et par ailleurs,
peut-on parler d'une théâtralité des objets ?
Je ne conçois pas mon rapport aux
vêtements comme une relation à un objet pauvre mais avant
tout comme un objet “corporel”, enveloppe, bien sûr,
et plus encore prolongement du corps ou plutôt l'interface du corps
et de l'espace. Néanmoins, mes repères de l'époque
sont clairement du côté de l'Arte Povera, du minimalisme
et du Land Art. Le rapport à la matière brute m'a beaucoup
nourri et c'est comme cela que j'ai conçu la photographie : comme
une expérience physique et non comme une image. La pratique du
constat et de la réflexion sur l'image participe d'une expérience.
Mon référent n'existe pas en dehors de l'image, de l'action
ou de l'événement qui le constitue, comme rien de ceci n'existe
indépendamment du spectateur de l'image. L'idée qu'un lien
unisse l'ensemble des éléments de cette chaîne qui
forme l'œuvre est essentielle. De là dépend qu'il
s'agit d'une présentation des choses : voici ce qui est devant
moi et devant vous – objectum : chose placée devant. On a
beaucoup parlé de “mise en espace” et de “mise
en scène” à une certaine époque, je ne sais
toutefois si l'on peut désormais parler de “théâtralité”.
Une chose est sûre toutefois, je définis et interviens dans
un espace que je calcule. Dès le début de mes travaux, je
disposais la caméra ou l'appareil de manière à définir
un champ visuel donné. Cet espace construit (une scène ?),
j'y faisais des actions, je cherchais à le remplir de quelque façon
que ce soit.
En considérant la série
récente des “chaussures de lait”, cette époque
d'expérimentation qui me semble typique du conceptualisme des années
70, où l'atelier était réinvesti sur le mode spéculatif
comme une scène, me semble terriblement proche ! Les chaussures
ont été remplies, l'écoulement par l'ouverture et
les coutures observé jusqu'à ce que les flaques dessinent
une forme satisfaisante, et l'image a été prise : c'est
une action qui fait image de même que l'objet chaussure semble devenir
un moule dans lequel une substance vient prendre forme (humaine). Toutefois,
et à la différence du photoconceptualisme qui négligeait
la qualité plastique de l'image - ou lui préférait
le caractère brut du document - , un équilibre est établi
entre expérience et image, équilibre qui les rend interdépendants.
J'ai toujours attaché beaucoup d'importance
à l'équilibre de cette interdépendance. Elle est
très spécifique à la photographie. On peut dire,
je crois, qu'un espace réel devient un espace photographique s'il
y a cette interdépendance de l'expérience du réel
et d'une forme visuelle signifiante. Les chaussures ont été
choisies comme un vêtement de plus dans la suite de ces ensembles
qui utilisent les vêtements. C'est donc l'expérimentation
d'une partie du corps qui tombe vers le bas. L'ouverture blanche des chaussures
remplies de lait est aussi un renvoi formel aux yeux blancs des “Masques”.
J'établis également des liens entre les images. Il ne s'agit
plus de l'échelle des objets, mais de l'échelle des images.
En ce qui concerne les “Masques” par exemple, ce sont des
vêtements (pantalons et chemises) encollés et rigidifiés,
reprenant sommairement la forme du corps. Ces objets sont photographiés
à l'horizontale sur un plan de travail et par un effet de compression
optique, une figure de masque se révèle. On ne voit plus
l'objet pantalon mais une nouvelle figure. Il s'est créé
un écart très faible et cet écart est le lien qui
relie l'objet, l'événement et le spectateur. Plus cet écart
est minime entre l'objet et la forme rendue visible par l'image, plus
le propos est efficace. Le lien est ce qui se transfère du réel
vers l'image, l'écart le plus mince possible entre la description
et le basculement dans l'image. Je n'ai jamais mis de côté
l'efficacité formelle de l'image, je recherche la simultanéité
de l'expérience menée et de l'efficacité de l'image.
L'espace de l'expérience, où
se performe une action, en quoi peut-on dire qu'il se distingue de celui,
fort trivial, du “studio” tel qu'on l'entend dans la photographie
professionnelle ?
Comme vous l'avez nommé, il s'agit
d'un espace d'expérience et d'expérimentation et non d'un
espace de réalisation et d'application. L'espace photographique
ne se définit pas exclusivement en tant que photographique, il
se définit par rapport à un espace reconstitué, par
rapport aux différents sens ou codes véhiculés avec
les objets manipulés, leurs “interrelations” ; il se
fait dans ce qui se passe formellement et dans l'action qu'il s'y joue,
c'est un terrain plus subtil qu'un simple “lieu”. On m'a souvent
demandé pour quelle raison je ne crée pas des objets ou
des sculptures : c'est vrai, je n'ai expérimenté que la
photographie, car je suis persuadé que le travail que je mène
est dans l'image et non dans l'objet photographié. L'objet n'existe
que dans l'image construite.
Comment doit-on alors comprendre le
statut du corps dans votre uvre ? La simultanéité
de son “vivant” et de l'image s'exerce-t-elle sur un mode
de révélation d'une individualité, d'une histoire
?
Je ne suis pas dans un processus de représentation
du corps, mais dans un énoncé. Prenons le cas des photographies
de têtes vues du dessus, les cheveux ne montrent rien de l'identité.
Cela montre à la fois une grande singularité des individus
et quelque chose de très général. Comment montrer
l'aspect physique d'un fragment de corps, d'une chose dans un propos à
caractère général ? C'est ce que j'ai cherché
en étant très proche visuellement des modèles, sans
en avoir rien dévoilé. On est donc dans une très
grande généralité de la personne plus que dans l'individualité.
D'une manière similaire, avec “les ongles”, il s'agit
de montrer du vivant. Ce n'est pas morbide même s'il y a une dureté
et une étrangeté de l'image. Formellement, l'ongle par sa
convexité et son aspect rongé fragmente le champ de vision,
dans le même temps, la photographie resserre cette énergie
de la chose qui croît. Je ne m'intéresse pas à une
conception de la photographie qui “embaume” le référent
comme un instant du passé. Je conçois l'image comme une
proposition vivante, recyclée en permanence par le spectateur.
Mais pour être réactivée, il faut qu'elle soit cohérente
en elle-même et porteuse de sens. Si j'utilise le corps c'est pour
son efficacité dans un tel processus.
Propos recueillis par Michel Poivert
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