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Inspiration
de la respiration. Entretien avec Isabelle Waternaux
Bulletin de la SFP, 7e série-N°16, avril
2003.
Née en 1957, Isabelle Waternaux construit depuis
une quinzaine d'années une uvre photographique à partir
de la mobilité et du temps. Si les visages et les corps forment
le centre de son iconographie, l'altérité et le mouvement
constituent pour elle deux laboratoires visuels. Des visages enregistrés
en Indonésie puis en Corée ou bien encore au Cambodge, aux
corps saisis dans l'exercice d'une gestuelle à Paris ou New York
se dessine ainsi une esthétique de la respiration.
Au milieu des années 1990, votre séjour
en Indonésie a donné lieu à la production de la série
de portraits intitulée Équivalences. L'ouvrage publié
à cette occasion présente des portraits en buste sur fond
de ciel, où les regards se perdent dans les lointains, un visage
aux yeux clos et enfin un ensemble de figures sur fond sombre scrutant
cette fois le spectateur. L'ensemble baigne dans une lumière verte.
Sur quelles bases repose une telle construction ?
Équivalences, c'est d'abord un titre
qui renvoie aussi bien aux célèbres Équivalents de
Stieglitz qu'à une proposition mathématique associant le
symétrique, le réflexif et la transitivité. Les figures
aux yeux levés ont été faites dans les îles
avec un point de vue en contre-plongée, l'homme aux yeux clos établit
ensuite le passage vers les visages fait à Java, en ville, dans
un lieu sans horizon mais non dénué d'une lumière
naturelle que j'ai travaillé aussi précisément que
possible. Si j'ai souhaité faire des portraits à Jakarta
notamment, c'est bien moins pour un quelconque exotisme que pour établir
dans le processus d'altérité un travail sur la distance
entre un visage et sa représentation. Je cherchais ici à
rendre compte d'une opacité irréductible du sujet, là
où le portrait livre une évidence, une description minutieuse
d'un visage. Cette opacité repose sur certaines solutions formelles.
Je fais des repérages avec un petit appareil Polaroïd, puis
je reviens avec la chambre Polaroïd pour demander à la personne
de poser véritablement. Grâce à cette technique, je
pouvais voir l'image immédiatement avec le sujet qui avait posé,
cela m'a beaucoup aidé même si la personne pouvait être
surprise de mes parti-pris. Deux résultats distincts, l'un lié
à la pose, l'autre au Polaroïd, sont ainsi produits. D'une
part, mon temps de pose était volontairement long, car le regard
et la pensée ne sont jamais immobiles, il est donc important que
l'image s'inscrive dans une durée, le “temps d'un souffle”.
D'autre part, l'altération des couleurs due à la pellicule
utilisée me permettaient d'accentuer les tons bruns et verts, allant
dans le sens d'une vision antinaturaliste et pouvant faire écho
aux reflets minéral et végetal de ces régions. Je
parlerai volontiers d'un “jus” comme on dit en peinture, dans
lequel les visages semblent apparaître comme derrière un
écran coloré… Je cherche à me situer dans
un univers poétique et formel. Le choix de faire des bustes nus
par exemple, repose sur la volonté de ne pas tenir compte des attributs
sociaux, tout comme j'ai choisi des individus de différentes classes
sociales. Et, plus fondamentalement, je cherchais dans cette opacité
obtenue par la chromie et la pose des visages toujours absorbés,
une sorte de battement : une respiration. Des travaux préalables
m'avaient mis sur le chemin d'une représentation à la fois
simple, discrète et efficace de ce battement qui rend la vitalité
d'un corps posant : l'immobilité parfaite du visage est restituée
par une netteté supérieure à celle du buste que la
respiration anime. Si le spectateur y prend garde, ces deux états
de définition dans le “corps” même de l'image
suffit à produire, dans l'opacité optique, un battement
qui traduit ce paradoxe d'une immobilité traversée par la
vie.
Avec Han, en 1998, c'est en Corée du Sud que
vous opérez et que vous continuez cette recherche esthétique.
Avez-vous reconduit votre dispositif ?
Le dispositif s'est infléchi. Quand
on arrive dans ce pays, son histoire assez sombre est immédiatement
perceptible. Han signifie sentiment de gravité. Il traduit ici
ce que je sentais dans les personnes que j'ai photographiées :
à la fois la dignité d'une tenue du corps, d'une attitude
et une profonde mélancolie du regard. Le choix de tonalités
très sombre enténèbre parfois les visages, mais sans
que jamais ne soit convoqué un effet de dramatisation. Par ce choix
formel, on peut retrouver les éléments d'un héritage
pictural, aussi bien que l'observation des dispositifs rigoureux de Sander.
Comme pour la série Equivalences, proximité et distance
sont comprises sur un mode dialectique, mais ici le champ s'est ouvert,
la verticalité s'est affirmée pour ancrer les personnes
dans leur environnement.Visage et paysage viennent parfois en écho
dans des diptyques où se développent des analogies sensorielles
et mentales.
L'année suivante, vous inaugurez une nouvelle
approche avec les portraits de l'actrice Chim Naline au Cambodge. Comment
a été pensée et composée cette série
?
Selon un protocole : sept jours de pose,
à chaque fois dans le même lieu, avec une double prise de
vue face-profil. Le dispositif renvoyant au système de l'anthropologie
et du colonialisme : la mémoire d'un pays dévasté
se devait d'être respectée jusque dans cette référence
détournée et retournée en une proposition poétique.
Puis s'opère, par glissements légers d'états, une
métamorphose dans ce cycle, celle de l'ouverture, de l'éveil
de notre relation, comme la métaphore d'un changement possible,
une façon de montrer à la fois le pays historique et contemporain,
sa face sombre et lumineuse. Les visages deviennent de plus en plus lumineux,
le charme se construit pour aller, en fin de cycle, jusqu'à une
forme d'intimité. Distribués dans l'espace, ces diptyques
se déplient en une manière de scansion vitale, jeu de réflexion
dans l'espace et dans le temps.
Vous avez également travaillé les polyptyques
avec un seul modèle lors de votre retour à Paris, tout en
gardant les mêmes teintes. En quoi ces images presque multiples
tant elle sont proches dans la pose fournissent-elles un passage avec
vos travaux sur le corps en mouvement ?
Cette série marque effectivement un
passage vers MW, Stillness où la chorégraphie devient centrale
mais aussi la série Écarts. Dans ce dernier travail, je
propose deux portraits montrés en diptyque, un léger glissement
les distingue, infime au premier abord. Le sujet, dans une première
prise de vue, est tendu vers celui qui le voit, puis dans une deuxième
prise, il se retourne vers lui-même, à la recherche d'une
intériorité supposée et qui devrait s'être
détachée vers la surface sensible. C'est un battement qui
pourrait se rapprocher d'un souffle, mais qui met en jeu un sujet éclaté,
au statut incertain. Dans la série des polyptyques, c'est déjà
ce qui m'intéressait : produire d'infimes variations, qui, lorsqu'on
s'y attarde, prennent toute leur place.
Parlons de Stillness qui est le titre générique
de séries où l'on peut voir le corps de chorégraphes
en mouvement selon un protocole qui vous associe à son exercice
gestuel en un lieu et un temps donné. Cela correspond-t-il à
la traduction d'une respiration cette fois-ci de l'image tout entière
?
Mon intérêt pour la phénoménologie
m'a toujours poussé à me demander comment la photographie
pouvait rendre compte non pas uniquement de l'apparence physique mais
du mouvement interne, d'une forme de restitution de la vie. Tout passe
par le sensoriel. Je travaille donc la question de la mobilité
et du temps pour contourner celle de la fixité que produit l'instantané.
Stillness : « aucune immobilité n'existe sans le mouvement
et aucun mouvement ne s'exprime sans l'immobilité. » La chorégraphie
a été, après l'altérité, mon second
grand laboratoire. Pour la construction du corps immobile ou en mouvement
plus que pour le mouvement lui-même, pour la présence et
l'apparition du sujet plus que pour la figure chorégraphique et
pour une mise en résonnance, par un phénomène de
hors champ, avec le monde qui nous entoure. Je travaille avec ces danseurs
et chorégraphes de manière interractive et dans un processus
d'improvisation qui tend à devenir un espace de dialogue. J'ai
utilisé ici un négatif couleur, et une combinaison de lumière
naturelle et artificielle – Dominique Fourcade parle très
justement de « lavis de néon » – pour jouer chromatiquement
de l'inscription du corps dans l'espace. C'est un corps à la fois
éclairé, opalescent et adouci. Les moyens de porter une
sensualité sont ainsi donnés.
Propos recueillis par Michel Poivert
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