"La photographie française est documentaire et romantique". Entretien avec Virginia Zabriskie.

Bulletin de la SFP, 7e série-N°5, mai 1999, p. 14-16.

Après 22 ans d'activité à Paris, la galerie Zabriskie a fermé ses portes l'hiver dernier. Pour Virginia Zabriskie, qui se consacre en grande partie à la sculpture et à la peinture dans sa galerie new-yorkaise, que représente aujourd'hui cette aventure parisienne et photographique ?

 

Votre galerie a fermé ses portes fin novembre 1998. Quelles ont été les réactions du public et du milieu professionnel ?
Je crois pouvoir me réjouir d'une réelle reconnaissance, j'ai reçu de nombreux témoignages de sympathie et même des honneurs puisqu'on m'a remis la médaille de la Ville de Paris ! En fait, depuis mon installation en 1976, j'ai bénéficié d'un accueil favorable et du soutien de la presse.

Peut-on connaître les raisons de la fermeture de votre galerie parisienne ?
En fait, je n'imaginais pas rester aussi longtemps ici. Je n'avais même pas pensé ouvrir une galerie en France quand Pierre Ory m'a proposé un espace rue Aubry-le-Boucher, où j'ai commencé avec une petite galerie doublée d'une librairie spécialisée en photographie. Mais la galerie aux États-Unis marchait très bien dans les années 80, je pouvais donc me faire plaisir en étant aussi présente à Paris. Mais pour répondre à votre question, je dois dire ma satisfaction d'avoir pu fermer de mon plein gré, sans attendre une quelconque faillite. C'est vrai que cette galerie n'a jamais rapporté beaucoup d'argent, mais les frais ici sont tellement moins importants qu'à New York, que je pouvais me le permettre.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans la photographie ?
Je n'avais pas ce projet. Je suis venue à la photographie peu à peu, pour des raisons matérielles. Mon espace rue Aubry-le-Boucher était au début trop petit pour de grandes expositions, et surtout, il est facile de transporter une exposition de photographies sous le bras d'un continent à l'autre. Je dois ajouter qu'il existait en France un marché pour la photographie, une attente d'un public déjà constitué et averti. Je suis arrivée au bon moment ! J'espérais qu'une galerie spécialisée dans la photographie pouvait réussir. Mais je vais vendre une photographie de Lee Friedlander 6 000 francs et celle d'un inconnu 2 000 francs : il n'y a pas assez de différence entre les deux. Je ne parle pas des plus grands comme Man Ray. Dans l'ensemble, ce n'est pas assez rentable. En revanche, un collectionneur peut plus facilement acquérir un chef-d'oeuvre en photographie qu'en peinture. D'autre part, les collectionneurs sont moins spécialisés qu'en peinture ou en sculpture. On est collectionneur de photographies avant d'être spécialiste d'une période. Je pense que la photographie telle que la connaissent aujourd'hui les galeries va bientôt prendre fin. On parlera d'une photographie du XXe siècle comme on parle de photographie ancienne. On pense généralement que la photographie est inépuisable. Ce n'est pas vrai. Elle est limitée, même si la limite n'est pas définie. Le public est assez naïf sur cette question, en partie parce qu'il n'y a pas de critique autour de la photographie. Je crois qu'il n'y a pas de marché sans un support théorique.

Comment expliquez-vous cette limitation du marché ?
Un photographe fait rarement beaucoup de tirages. Le cas de Claude Cahun est exemplaire, elle est devenue très célèbre, mais le nombre de tirages que l'on connaît est évalué à environ 300 ! Le marché se rétrécit. Aujourd'hui on trouve difficilement de bonnes pièces au marché aux Puces. Je ne pense pas que l'on puisse faire encore de grandes découvertes, en tout cas on ne découvrira plus de photographes majeurs. En outre, les musées constituent parfois un patrimoine fermé, dans le cas où les institutions acquièrent ou reçoivent en donation l'intégralité de l'oeuvre d'un photographe. Il n'y a rien alors sur le marché.

Avez-vous des liens privilégiés avec les institutions françaises ?
Oui, les musées sont mes meilleurs clients ! Par ailleurs, mon travail d'exposition a été reconnu. J'ai ainsi obtenu certains prix. L'aide institutionnelle est plus forte en France qu'aux États-Unis, je pense à l'aide octroyée aux galeries commerciales pour leur première exposition.

Quelle est votre attitude face à la photographie contemporaine ?
Dans l'ensemble, j'ai une vision éclectique de l'art. J'ai toujours essayé de mêler la photographie et les autres arts. Maintenant, la photographie n'est plus une catégorie à part. Elle est souvent utilisée comme médium au service d'une idée et non plus comme mode d'expression avec ses règles propres. À l'époque où Brassaï travaillait, il y avait très peu de galeries qui exposaient de la photographie et les photographes préféraient le livre comme support de diffusion. Ce sont les marchands qui ont décidé de mettre ces photographies au mur. Et la création contemporaine s'est adaptée à cela. Pensons à William Klein, il travaillait surtout pour le livre. Puis il s'est adapté à la demande des galeries et des musées en agrandissant ses formats. Désormais, il faut reconnaître que la photographie est ce qu'il y a de disponible dans les avant-gardes contemporaines. Cela dépend peut-être de l'enseignement dispensé dans les écoles d'art. Pour ma part, je ne fais pas un choix en fonction du médium utilisé, mais bien plutôt en fonction des idées exprimées. Je cherche des idées pertinentes pour notre temps. Par exemple, j'aimerais bien exposer des artistes comme Valérie Jouve, qui pourtant utilise la photographie en lui conservant son style documentaire mais travaillé par la narration. En revanche, dans la photographie plasticienne, je recherche surtout une idée photographique.

Vous avez favorisé les échanges artistiques entre la France et les États-Unis. Allez-vous continuer à jouer un rôle malgré la fermeture de votre galerie parisienne ?
Bien sur ! D'abord, j'ai gardé un pied-à-terre à Paris. Ensuite, à l'inverse de ma dernière exposition parisienne autour des photographes américains que j'ai présentés pour la première fois en France, j'organise une exposition de photographes français des années 30 et 40. Parmi les contemporains, j'ai exposé des artistes représentés en France mais qui n'étaient pas visibles à New York tels que Georges Rousse, Gérard Traquandi, Patrick Tosani mais aussi Ben. J'avais vu son travail à la Maison européenne de la photographie et j'ai voulu refaire en partie cette exposition intitulée Photo ratées à New York. Façon de dire que l'on est peut-être trop souvent sérieux avec la photographie...

La photographie française a-t-elle à vos yeux une spécificité ?
Les attitudes nationales imprègnent mieux la photographie que les autres arts. En tout cas à une certaine époque où les échanges entre les pays étaient moins développés. La photographie en France illustrait des histoires à l'eau de rose. Une tendance s'est dégagée dans les revues où sont parues entre autres les premières photographies de Brassaï. Rien à voir avec la photographie allemande, de Renger-Patzch à Thomas Ruff. Je dirais que cette photographie française est documentaire et romantique.

Propos recueillis par Amélie Clément.